Rencontre insolite en Normandie



En chasse sur le secteur de Quevillon en Normandie le 19 octobre de cette année 2013, Benjamin fait une rencontre mémorable sur laquelle nous nous interrogeons toujours : probable et superbe leurre, en tout état de fait une belle structure insolite. 
 
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LE RECIT



En ce 19 octobre, alors que l’activité orageuse peine à venir jusque dans l’Eure, en milieu d'après-midi des impacts sont enfin enregistrés le long d'une ligne parcourant le Nord-est du Calvados en direction du Havre. Je pars donc pour essayer d’intercepter cet orage (vraiment à la bourre pour le coup), sans vraiment trop d’espoir… Mais à peine parti de chez moi, à hauteur de Routot (27), mon œil est attiré par cela : 





Le front de rafale n’est pas franchement virulent, sans activité électrique mais plutôt esthétique. Une fois rentré chez moi, j'apprendrai qu’il s’agissait en fait de la ligne que je comptais intercepter et qui avait finalement « dévié » pour remonter la Seine, tout en perdant son activité !


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Je continuais à suivre, le long de la Seine, l’arcus qui était en train de se disloquer (des formes assez intéressantes étaient toujours visibles au lointain) mais difficile d’observer ainsi en conduisant… Je finis par arriver au magnifique village de La Bouille. Ne connaissant malheureusement pas de panorama public donnant sur cette boucle-là de la Seine, je décidai de prendre de la hauteur en empruntant la route qui remonte sur le plateau, en croisant les doigts pour trouver un endroit où me poser : mon vœu fut exaucé grâce à une petite allée où des trouées dans les haies des jardins privés autorisent une vue pas trop mal sur une bonne partie de la boucle. Mais une fois arrivé à ce perchoir, tout semblait être fini dans le ciel. Je décidai tout de même de trainer un peu les pieds pour prendre quelques photos. En voyant arriver d’autres masses bourgeonnantes depuis le plateau, je me suis dit : « on ne sait jamais… »  Et au bout d’un moment, contre toute attente, une forme se dessina petit à petit dans la masse nuageuse qui bordait la Seine (18h56 et 18h57) :





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Elle m’attira l’œil, car elle m’a tout de suite rappelé l'unique nuage-mur que j'avais observé jusqu'ici en juillet dernier. Mais sur le coup, étant donné que la situation ne « payait pas de mine », je me suis dit que ça ne pouvait pas en être un. Sauf que la suite sembla me donner tort… : 
Photo à 18h57mn30 

La structure avançait lentement, du moins c’est l’impression que j’avais sur le moment (le temps semblait se dilater…). Je ne savais alors que faire, face à un véritable dilemme : j’avais bien entendu l’envie de traverser pour me rapprocher au plus près, car la structure était relativement loin et la luminosité baissait, mais cela avait un prix : si jamais il se passait quelque chose dessous (même si je n’y croyais guère sur le moment), cela risquait de m’échapper en route pour le bac avant même que je ne pose les pieds -ou plutôt les roues- sur l’autre rive. Je décidai  finalement de rester à cette position ; mal m’en a pris… De même, l’idée de filmer pour noter une quelconque rotation m’a traversé l’esprit, mais je me suis que dit qu’étant donné la distance, avec l’appareil photo compact ça ne donnerait rien. La structure continuait sa progression et je vis soudain des « prolongements » du nuage-mur qui me surprirent. Toutefois cela relevait, pour moi, toujours de l’abaissement de condensation. La forme de la base du « nuage-mère » et du nuage-mur deviennent de plus en plus évocatrices.

D’autres appendices vinrent à leur tour me donner des sueurs froides  :
Photo à 19h03m04

Mais c’est vraiment un avant-dernier prolongement qui fit accélérer les battements de mon cœur, déjà bien mis à rude épreuve… car celui-ci m’évoquait bien plus un tuba que les précédents.
La structure était loin de ma position maintenant (bien plus encore que je ne l’imaginais…) et abordait maintenant la forêt de Roumare, hélas la luminosité avait considérablement diminué et percevoir une quelconque rotation à l’œil nu était devenu alors vraiment compliqué. Sauf que c’était loin d’être fini… un dernier appendice adopta une forme ou une façon de se mouvoir différente, très intrigante et se prolongea en direction du sol beaucoup plus que les précédents (l’espace d’un instant, je crus même apercevoir un buisson, mais là rien de bien sûr compte tenu des conditions d’observation…) :
19h08m19




Mon petit cœur se mit à battre la chamade cette fois, je fis des bonds sur place et commença à prendre des photos en rafale avec mon « super » appareil. Ma raison essaya de prendre le dessus, en me disant que ça ne pouvait pas être ce que je pense, le contexte a priori ne s’y prêtant pas … que c’était sûrement encore l'un de ces cas de « fausse-tornade » qui devait se jouer de moi ! Pendant ce temps-là, l’appendice continuait son avancée inexorable, sa base apparente paraissant effleurer la ligne d’horizon, la cime des arbres :




Il s’élargissait de plus en plus et une partie devenait de plus en plus claire. Les minutes passèrent. Ce qui me chagrina alors est qu’il ressemblait désormais  à un lambeau nuageux inerte plutôt qu’à une tornade : ma raison était en train de remporter la bataille…



Mais je me suis dit que ça devait être à cause des conditions qui rendaient alors la visibilité extrêmement difficile. Il finit par se disloquer complètement :
Je rentrai alors chez moi avec un sentiment étrange : il y avait toujours cette dualité présente à l’intérieur de moi, ne sachant pas vraiment ce que j’avais vu, au bout du compte…! 

De toute façon, quel que soit le « résultat », et si « résultat » il y avait..., cette première saison de chasse aura dépassé toutes mes espérances !!





COMMENTAIRES



Comme le laisse déjà entendre le récit et le grand huit émotionnel que le phénomène a fait vivre à son observateur Benjamin, sa forme et son comportement avaient de quoi interroger. Tornade ou fausse tornade ? La question nous a longtemps tenus en haleine et à l'heure qu'il est, rien n'est définitivement tranché, même si l'hypothèse d'un superbe abaissement de condensation semble la plus plausible.


Examinons déjà le contexte météo et la structure globale à laquelle nous avons affaire :

On peut voir sur les archives un flux de Sud-ouest dynamique et relativement chaud pour la saison, avec le placement en entrée droite d'une puissante branche de jet.
Situation quasi classique en saison estivale... Le potentiel était donc certainement présent, apte à créer quelques cellules rotatives ou en mesure de le devenir dans ce contexte, malgré une faible instabilité générale. 
On remarque sur le radar qu'une averse était présente à l'Ouest de La Bouille.
Le système en place qui a généré les différents phénomènes relèverait donc d'une ligne de précipitations et non d'un reste du front de rafale comme il a d'abord été envisagé. La première image radar ci-dessous montre la situation à 19 h. A 18h45 sur l'image de droite, on peut voir le front de rafale désintégré au nord de Rouen et en retrait, l'arrivée de la ligne de précipitations avec un noyau plus dense à son extrémité sud :


   

A gauche : image radar à 19 h /  A droite : image radar à 18 h 45 - source : Météo60


Notons aussi que l'activité électrique a été très faible voire nulle. Signe de faiblesse générale du système ? Pas forcément. Rappelons que l'activité électrique d'un cumulonimbus dépend de nombreux facteurs dont la hauteur atteinte par le cb. Si cette hauteur est fortement limitée par une anomalie basse de tropopause, il est donc logique que l'activité électrique y soit plus faible voire inexistante mais cela n'influe en rien sur le potentiel de virulence de la cellule convective. Ainsi, tout orage au développement vertical limité, y compris des supercellules de type LT potentiellement tornadogène, peuvent-ils très bien ne donner qu'une activité électrique peu marquée voire aucune activité du tout : c'est peut-être d'ailleurs ce qui s'est passé pour la tornade de Saint-Maigrin du 4 novembre 2013, dont les témoins ne pensaient même pas avoir eu de l'orage (!) malgré un ciel décrit comme très sombre, menaçant et "inhabituel".
Pour en revenir à notre mouton normand, l'absence d'activité électrique n'empêche donc pas une éventuelle supercellule LT de contenir un mésocyclone profond et persistant (cependant bien moins que celui d'une supercellule classique). Lequel mésocyclone sera alors susceptible de générer une tornade de type A (mésocyclonique) alors même que l'activité électrique sera faible ou inexistante. Ceci dit en passant, il serait urgent d'étudier chez nous ce type de supercellules, bien plus courantes que les supercellules "à l'américaine" mais bien moins documentées.

Se pose ensuite la question du nuage-mur : un nuage-mur s'est-il formé ou pas ? Idem, l'hypothèse n'est pas écartée et elle semble même beaucoup plus plausible que celle de la tornade. Visuellement dès le début de sa formation, le phénomène prend immédiatement une forme assez caractéristique : sur les photos, on voit que la masse au-dessus de cet élément nuageux, d'aspect cumuliforme, s'incline et semble prendre une forme de jupe sur certains clichés, le tout agrémenté par une certaine consistance et texture assez parlante dans ce cas de figure... Tout cela oriente vers la thèse d'un nuage-mur ou d'un pseudo nuage-mur. Une formation nuageuse dont l'appellation peut d'ailleurs prendre un sens plus large incluant tout abaissement -conséquent- de condensation sous un courant ascendant. Il en résulte donc qu'un nuage-mur pourrait se former en l'absence de toute image explicite sur les radars. Plusieurs exemples du passé, c'est vrai, vont dans ce sens. Dans cette acception large du mot, il s'agirait donc bien ici d'un nuage-mur. Ajoutons à cela qu'un nuage-mur rotatif même invisible au radar peut toujours donner naissance à une tornade et ce même si aucune activité électrique n'est détectée.

En conclusion, il apparaît clairement que la situation ce jour-là était tout à fait favorable à l'apparition d'une tornade, et qu'un nuage-mur se serait vraisemblablement formé. Ceci étant, attention : le caractère favorable d'une situation n'est pas un élément probant en soi pour déterminer le caractère tourbillonnaire ou non d'un phénomène.  


Penchons-nous maintenant sur le phénomène visuel lui-même :  

Pour commencer, il a été établi que la durée du phénomène observé était de 12 minutes entre la formation du nuage-mur et de l'appendice le plus long. Entre son "contact au sol" et les derniers clichés, on a pu estimer la durée à environ 8 min maxi, avec une marge de rétrécissement due au manque de luminosité qui rendait alors difficilement perceptible l'aspect du lambeau nuageux (le possible contact au sol a très bien pu se rompre avant). 

L'hypothèse de la formation d'une éventuelle tornade s'appuie notamment sur l'aspect lissé de la cellule et la "jupe" plutôt bien dessinée qui d'après Benjamin semble alors descendre de plus en plus bas et se resserrer comme mue par une rotation. On observe plusieurs tentatives de déploiement d’appendice, qui tous présentent une inclinaison assez prononcée, alors que les abaissements de condensation simulant des tornades auraient plutôt tendance à rester verticaux si l'on en croit les quelques exemples dont nous disposons.
De plus lors de la dernière tentative, l'observateur croit voir un buisson sur l'une des photos (nous y reviendrons plus bas).

Pour confirmer ou infirmer cette hypothèse tornadique, l'une des premières vérifications à faire était déjà de confirmer la distance exacte à laquelle le phénomène a été observé et donc ses dimensions réelles. Si observé de loin et donc de dimensions importantes, celui-ci n'avait alors guère de chances d'être un phénomène tourbillonnaire, relevant plutôt d'un spectaculaire abaissement de condensation. L'image suivante a notamment été utilisée pour calculer la distance :






Les chiffres correspondent aux différents éléments (pylônes) qui ont servi à calculer la distance et les dimensions de la structure et sa distance du lieu d'observation. Nous vous épargnerons le détail de ces calculs, qui n'ont pas été simples à effectuer, et renvoyons les amateurs de savants calculs sur notre forum où ils sont exposés dans le détail. Mais leurs derniers résultats admis comme définitifs nous éclairent davantage : la distance approximative entre la position de l'observateur et le centre de la zone de probabilité de déploiement de l'appendice était d'environ 7 km. En rapport avec la hauteur des poteaux, on obtient une largeur de l'appendice d'environ 60 m, et une taille visible, elle, estimée à 190 m. 

Voici une carte montrant l'emplacement supposé de l'appendice :


         

                  Localisation estimée de l'appendice - cartes retravaillées par Gwenaël Milcareck


Autre moyen d'approche, sur certaines photos du contraste a été ajouté pour permettre de mieux appréhender certains détails, lesquels ont pu un moment entretenir le doute. Exemple avec les clichés ci-dessous, notamment le premier d'entre eux où l'appendice prend une forme de tire-bouchon. On voit que ce dernier se poursuit en un très fin filament, à peine perceptible, avec un bras coudé qui s'oriente vers le sol.
Mais hélas, cette méthode consistant à augmenter fortement le contraste sur des fichiers JPEG a ses limites car elle donne du grain et de mauvais résultats, rendant aléatoire toute tentative de repérer un pseudo-buisson. Ici, on ne pourra donc qu'admirer ce qui peut relever soit d'une tornade, soit de l'extraordinaire capacité des phénomènes d'abaissement à imiter l'aspect voire le rendu visuel de la rotation d'une tornade et de son buisson.
Il est clair que l'absence de rotation clairement perceptible sur les photos, ce buisson impossible à certifier et l'aspect général inerte vite pris par la masse de l'appendice après les premières photos vont faire rapidement douter de cette hypothèse, facteurs de doute auxquels s'ajoutent l'absence de vidéo suffisamment longue ou même d'une simple animation avec plusieurs clichés rapprochés, qui aurait pu éventuellement révéler une rotation non visible sur les images fixes.










Conclusion

Malgré le contexte plutôt favorable à la formation d'une tornade, le consensus s'est fait autour de l'hypothèse d'un simple abaissement de condensation sous courant ascendant. Précisant bien qu'en cette période ce type d'abaissement reste très fréquent, même sous des cellules anodines.
Plusieurs autres hypothèses peuvent elles aussi être envisagées. Celle d'un fractus, d'un scud cloud: http://www.youtube.com/watch?v=soEJj0Kl2c4 . Tous ces phénomènes peuvent se révéler parfois très trompeurs. Précisons également que celle de la tornade n'est pas non plus totalement exclue. Il serait peut-être profitable de partir sur le terrain à la recherche d'éléments qui pourraient se révéler déterminants : témoignages, coupures de journaux, bulletins locaux... voire traces de dégâts s'il en subsiste.

Nous terminerons enfin avec un bel exemple d'abaissement de condensation, retrouvé sur le Photolive d'Infoclimat : http://www.infoclimat.fr/photolive-photos-meteo-20060-mais-non-ce-n-est-pas-le-middle-west-juste-les-terres-froides.html?&motcle=m%E9socyclone
  

Récit Benjamin (pseudo) avec la participation de Jérôme Petit, Gwenaël Milcareck, Alex Rivet, Jean-Yves Frique et Nicolas Baluteau




Tous les clichés reproduits ci-dessus sont la propriété de leur auteur Benjamin.

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