La ou les tornade(s) F2/F3 du sud Vienne - 15 mai 1878

 

 

 

Date, horaire      15 mai 1878 vers 19 h locales  

Localisation       Chatain, Charroux, Chateau-Larcher, Les Malpierres, Dienne, Pindray, Haims, Liglet... (86)

Phénomène       Tornade(s)           Intensité maxi    F3 (?) 

Dimensions        Longueur du trajet :  40 kms (portion la mieux connue), jusqu'à 110 kms  /   Largeur maxi : 1000 à 1200 m

Description        Ce jour-là, un rapport de l'Académie des Sciences relate qu'une trombe "d'une extrême violence" est entrée dans la Vienne par la vallée de la Charente et a traversé toute sa moitié sud. Mais c'est surtout le Bulletin de la Sté Académique d'agriculture,belles-lettres, sciences et arts qui nous donne un bilan extraordinairement complet, avec un descriptif détaillé du trajet et des dégâts dans la Vienne. La tornade, unique selon ces sources, aurait parcouru 110 kms en tout d'après cette source. Elle se serait vraisemblablement formée en Charente, aurait peut-être touché Benest dans le nord de ce département. Puis elle serait entrée dans la Vienne en suivant la vallée de la Charente dans la direction NW, touchant successivement Chatain, Charroux, la Garde, Malpierre (aujourd'hui Les Malpierres). Puis, gagnant la vallée de la Bouleure, elle aurait  touché La Bouleure, la Morcière (actuellement dans la commune de Brux), Vaux, Céaux, Voulon. C'est alors qu'elle amorce un changement radical d'orientation, en bifurquant vers l'Est puis le NE. Elle touche alors Anché, Château-Larcher, Gizay, Dierne (aujourd'hui Dienne), Magon dans la même commune,  Les Vignes dans la commune de L'Hommaizé, Vernon, Morthemer, La Chapelle-Viviers, Pindray, Jouhet, Hains (aujourd'hui Haims), Béthines, Mavaux et Liglet. Elle entre enfin dans l'Indre en direction de Belabre, et nous perdons sa trace.
Les dégâts dans leur ensemble ne semblent pas dépasser le stade F2 : un peu partout des dégâts sur les arbres dont beaucoup sont directement arrachés et jetés violemment à terre, d'autres sectionnés à des hauteurs variables ou encore tordus. Côté habitations, des toitures sont arrachées, des granges et des hangars détruits, mais aucun mur d'habitation ne semble avoir été abattu. Le château de Prunier à Pindray voit la toiture d'une de ses ailes emportée de l'autre côté de la Gartempe. De nombreux objets transportés parfois lourds sont évoqués : à La Morcière, un hangar est complètement enlevé, ses matériaux et débris projetés à 100 mètres environ. A La Bouleure, des débris d'arbres sont transportés à 60-80 m de distance. Entre Civray et la station de la ligne de Bordeaux de l'époque un cerisier est transporté à 30 mètres environ et une charrête transportée à plus de 6 mètres, signant à cet endroit-là un possible premier  passage au stade F3.  Dans les localités suivantes (Voulon, Anché, Château-Larché, Gizay) l'intensité retombe au stade F2 avec juste des mentions d'arbres arrachés ou étêtés, jusqu'au moment où la trombe rencontre la voie ferrée joignant Lussac-les-Châteaux à Poitiers où le stade F3 semble à nouveau atteint. C'est là d'ailleurs que se situe l'épisode le plus saisissant : un train revenant de Lussac se retrouve "pris" par la trombe qui soulève
un compartiment au-dessus du rail gauche et le renverse, projetant violemment ses occupants tandis que les autres voyageurs voient la trombe arracher des arbres, dont un noyer soulevé "comme une plume" et soulevé à 4 mètres du sol !  Un boeuf aurait été jeté sur une personne et un petit berger soulevé et transporté dans sa charrette.  
Le rapport évoque 4 blessés : à Dienné une femme est jetée violemment au sol et devra garder le lit 3 jours. Aux Vignes, 3 autres personnes sont ensevelies sous un pailler, nécessitant la mobilisation de secours. Et le chiffre n'est certainement pas exhaustif puisque les passagers du compartiment du train soulevé par la trombe ne peuvent qu'avoir été blessés dans l'aventure .

COMMENTAIRES
Bien que les documents parlent ici de trombe unique, l'hypothèse de plusieurs cas ayant frappé respectivement les différents secteurs évoqués paraît plus vraisemblable. Connaître les horaires respectifs de passage sur tous ces secteurs nous aurait été utile pour nous déterminer sur le caractère unique de cette trombe, sachant que des trajets de 40 kms ou plus parcourus par des trombes uniques ont déjà été constatés par le passé (dans la région, nous connaissons déjà la F3 de Varaize en 1840, entre 40 et 50 kms en Charente Maritime et Deux-Sèvres et celle, probable, de Champagne-Mouton en juillet 1983, distance à peu près équivalente en Charente et sud Vienne, laquelle de plus aurait parcouru quasiment le même trajet dans sa première portion incluant Charroux). Alors qu'en est-il exactement, difficile de savoir. La typologie des dégâts notamment sur les arbres paraît constante, et même si la trombe semble avoir "sauté" ou fluctué en intensité au cours de son trajet la rectitude du trajet peut faire pencher à l'inverse pour l'hypothèse d'une seule tornade.
Nous avons choisi au-dessous de reproduire les cartes établies par Gwenael Milcareck, résultat d'une étude étayant l'hypothèse de 3 voire 4 tornades qui se seraient développées au fil de plusieurs storm-splittings. Ces tornades auraient également cotoyé des macro ou microrafales.

Le sens de rotation est également précisé par le document le plus complet,
déterminé notamment d'après le sens de vrillement de certains arbres : il aurait été cyclonique, "de droite à gauche" (sens inverse à celui des aiguilles d'une montre). C'est le sens de rotation le plus communément observé sur les trombes en France.
Enfin, la mesure de la vitesse a pu être effectuée sur la portion d'environ 40 kms joignant la voie ferrée Montmorillon-Poitiers jusqu'à Liglet grâce aux deux horaires précis de passage connus à chacun de ces lieux : respectivement 19 h 04 et 19 h 15.  En arrondissant à 15 minutes le temps du trajet entre ces deux points, on obtient un peu plus de 44 m/ seconde (158 km/h)  ! Ce chiffre énorme reste à prendre avec moultes précautions en l'absence de mesures directes. On sait que des grosses tornades américaines ont pu être chronométrées à 100 km/h mais ces chiffres pour l'instant n'ont que très rarement été dépassés. Peut-être les deux horaires annoncés ayant servi de base à ce calcul n'étaient-ils pas été aussi exacts qu'on ne l'a prétendu...
Tornade unique ou non, l'intensité moyenne des dégâts constatés est de niveau F2, mais le stade F3 aurait
été atteint deux fois au cours de ce(s)  trajet(s). La première fois, probablement très brièvement, entre Civray et la ligne de Bordeaux (première portion du trajet orienté au NW), et la deuxième fois au niveau du passage de la ligne Montmorillon-Poitiers, en direction de l'Est cette fois. Le classement F3-plancher (T6 sur l'échelle de TORRO) est motivé essentiellement par les gros arbres arrachés et soulevés directement  ainsi que les objets très lourds transportés, les êtres vivants humains ou animaux soulevés directement. Par contre, le wagon lui, n'aurais pas été soulevé directement à une grande hauteur mais simplement renversé. Ce classement est susceptible d'être revu ultérieurement. 

Recenseur          Ouest-orages (primo-informateur : Gwenaël Milcareck)

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Cartes du trajet possible de cette ou ces tornades 



Carte numéro 1 : trajet unique


Les portions en rouge désigne les trajets les plus sûrs. Au départ celui en orange du fait de son orientation atypique, paraissait moins certain. Malpierrre (La Malpierre) ayant pu être touché par un autre phénomène, éventuel émanation d'un stormsplitting ou d'un autre système orageux. Mais depuis, il semble d'après le rapport très détaillé de la Société Académique qu'il puisse bel et bien s'agir d'une seule trombe.




Carte du ou des trajets du 15 mai 1878 - Gwenael Milcareck, complété par Nicolas Baluteau



Cartes suivantes : hypothèse de 3 voire 4 tornades

Carte des dégâts dans leur totalité :
- En rouge avec un T : dégâts "tornadiques"
- En bleu : dégâts hors couloir ou "non-tornadiques"




Plusieurs articles de journaux nous renseignent que les cellules orageuses étaient sous l'influence d'un flux de Sud-ouest. Plusieurs cellules orageuses ont frappé la Vienne.




Plusieurs storm-splittings ont probablement eu lieu sur certaines cellules. Deux possibilités sont représentées ici l'une au niveau de Civray et l'autre (flèches noires divergentes) :




D'après la répartition des dégâts, la première cellule orageuse aurait subi un storm splitting qui a eu lieu un peu avant la ville de Civray. Le moteur droit aurait provoqué une tornade.




Le moteur gauche a été plus puissant que le moteur droit. Une macrorafale a pu probablement accompagner cette tornade. C'est à cet endroit-là d'ailleurs que les témoins affirment la présence de deux "coups de vent".




On peut remarquer que les dégâts dus à la macrorafale ont eu lieu à droite et ceux de la tornade à gauche. D'où la conclusion émise par Gwenael Milcareck que cette tornade a pu avoir lieu sous une cellule moteur gauche.
Au Nord de Voulon, il semble que la cellule se soit affaiblie ou qu'elle ait été coupée par une autre cellule, beaucoup plus imposante.
C'est sous cette cellule moteur droit (qui a subi un storm splitting) que la troisième tornade est alors supposée avoir fait son apparition. Elle se serait formée sur le plateau à l'ouest de Château-Larcher et se serait probablement dissipée avant la Chapelle-Morthemer puisque la cellule orageuse se serait alors trouvée déstabilisée par une autre cellule venant de Saint-Secondin. Cette dernière aura été elle-même productrice de plusieurs microrafales.




Entre Salles-en-Toulon et Pindray, il y a une zone sans dégâts. La cellule orageuse qui s'est déplacée de Benest à Béthines a pu produire quelques micro ou macrorafales. Une nouvelle zone sans dégâts s'étend ensuite entre Haims et Liglet. Une tornade s'est peut-être formée entre Liglet et La Gilardière mais nous manquons de renseignements pour confirmer ce cas.






Sources anciennes, coupures de journaux et rapports scientifiques


Bulletin de la Société Académique d'agriculture, belles-lettres, sciences et arts
Nous ne pouvons reproduire intégralement les 11 pages de ce document très détaillé et vous laissons vous reporter à ce lien.


Comptes rendus hebdomadaires des séances de l'Académie des sciences, 1878

"Le 15 Mai 1878, environ à 7 heures du soir, une trombe d'une extrême violence a traversé la partie Sud du département de la Vienne, en occasionnant d'immenses désastres sur son passage." "Le météore est entré dans le département de la Vienne par la vallée de la Charente, qu'il a suivi jusqu'à Charroux. De la vallée de la Charente, il a gagné la vallée de la Bouleure, a suivi cette rivière jusqu'à sa rencontre avec le Clain, marchant du Sud-Sud-Ouest au Nord-Nord-Ouest; puis, prenant la direction de l'Est, il a traversé le département en passant par Château-Larcher, Pindray, Hains et Liglet. La largeur de ce petit cyclone pouvait atteindre 1000 à 1200 mètres; la distance qu'il a parcourue dans la Vienne est d'environ 40 kilomètres. La trajectoire offrait une similitude remarquable avec celle des cyclones tropicaux de l'hémisphère Nord.
- Le village de Malpierre, rive gauche de la Charente, a beaucoup souffert du passage du météore. Les toits ont été endommagés, quantité d'arbres ont été brisés, fendus en deux, déracinés. Un cerisier d'une grosseur de 40 à 50 centimètres de diamètre a été tordu comme une corde. Un peuplier a été projeté avec tant de violence, qu'une pie, qui avait fait son nid à la cime, a été jetée si brutalement sur le sol qu'elle a expiré près de son nid.
- A la Morcière, un châtaignier âgé de 150 ans au moins a été soulevé de terre, laissant juste le vide de sa place; le pivot de cet arbre centenaire a été brisé à 1,62 m de profondeur.
- Au Château de la Bouleure, un tilleul, pouvant corder 40 à 50 stères de bois, a eu une de ses branches transportées à 50 mètres, sur un bâtiment dont le toit a été effondré, puis une seconde rafale de vent a reporté cette même branche à 60 ou 80 mètres plus loin.
-Au village de Clavière, la place publique, planté de châtaigniers centenaires, offrait un spectacle désolant; 300 stères de bois environ jonchaient le sol.
- Entre Lhommaizé et Fleuré un train a été pris par la trombe, des compartiments ont été soulevés au-dessus du rail de gauche; des noyers gigantesques ont été enlevés en l'air, pivotant sur eux-mêmes de droite à gauche.
- A Dierme, une femme a été poussée si violemment par le vent sur le sol que, toute contusionnée, elle a dû garder le lit pendant trois jours; une grande a été fendue; dans une autre grange la porte a été jetée contre le mur opposé.
- Aux vignes, la couverture d'une maison nouvellement construite a été emportée; trois personnes ont été ensevelies sous un paillier, près duquel elles avaient cherché un abri: il a fallu opérer un sauvetage.
Partout la pluie était fine et vaporisée, presque aussitôt tombée. On ne saurait estimer la quantité d'arbres qui ont été arrachés ou mutilés par cette trombe. La vitesse du météore pouvait égaler 44 mètres par seconde: elle offrait donc une pression de 220 kilogrammes par mètre carré
."



Le Courrier de la Vienne et des Deux-Sèvres, dimanche 19 mai 1878

Un ouragan d’une extrême violence s’est fait sentir, mercredi soir, vers sept heures, dans une partie des cantons de Couhé, de Gençay et de l’Isle-Jourdain. De grands arbres déracinés, des peupliers et des chênes surtout, jonchent le sol en grand nombre dans cette contrée.A l’Isle-Jourdain un grand chêne a été arraché par le vent. Heureusement la trombe n’a pas été accompagnée de grêle, ce qui eût amené un véritable désastre.


Journal de la Vienne, samedi 25 mai 1878

Civray.- Mercredi 15 mai, sur les sept heures et demie du soir, un effroyable ouragan, mêlé de quelques gouttes de pluie, et se dirigeant du sud-ouest au nord-est, a passé sur la ville de Civray. Cette tempête a occasionné de nombreux dégâts, qui, heureusement, n’ont pas été considérables. Indépendamment de trois toitures soulevées et d’une cheminée renversée, il y a eu soixante-huit arbres abattus ou brisés, dont : cinquante-quatre pruniers, cinq noyers, trois peupliers, deux pêchers, de deux cognassiers, un pommier et un cerisier.Les propriétaires victimes de ces dégâts sont au nombre de vingt-quatre.



L'Avenir de la Vienne, dimanche 26 mai 1878

Nous avons reçu hier la lettre suivante :
Monsieur le rédacteur,
Une trombe d’une grande intensité a traversé le département de la Vienne, dans la soirée du 15 mai.Sur certains points, les dégâts ont été considérables.Il est important, pour nos études, de recueillir les phénomènes qui ont précédé ou accompagné ce météore. Je saurais bien bon gré à vos lecteurs, témoins du passage de ce tourbillon, de me communiquer les faits dont ils ont gardé le souvenir.J’ai, etc.24 mai 1878.


L'Année scientifique et industrielle, par Louis Figuier. 22 ème année (1878). Paris, Hachette, 1879. pp. 58-59

Après le récit de la terrible trombe de Canton, tous les phénomènes de ce genre semblent perdre de leur importance. Ce n'est pourtant pas une raison pour ne pas consigner ici les accidents atmosphériques du même ordre arrivés en Europe. Nous signalerons, en conséquence, deux trombes qui ont ravagé, en 1878, quelques localités des départements de la Vienne et de l'Alsace.

La trombe qui s'est abattue, le 15 mai 1878, dans le département de la Vienne, par la vallée de la Charente, a suivi ensuite la vallée de la Bouleure, et cette rivière jusqu'à sa rencontre avec le Clain. Elle a traversé Château-Larcher, Pindray, etc., sur une largeur de 1000 à 1200 mètres et sur un parcours de 40 kilomètres. Des dégâts nombreux ont été causés par ce météore. Les arbres ont beaucoup souffert; un grand nombre ont été arrachés. Des toits ont été enlevés, des compartiments de trains de chemins de fer ont été soulevés, etc, etc. Partout, la pluie était fine et vaporisée presque aussitôt que tombée.La vitesse de cette trombe était d'environ 44 mètres par seconde, ce qui correspond à la pression énorme de 220 kilogrammes par mètre carré. Comme accident, on ne cite qu'une femme poussée violemment par le vent sur le sol; elle a dû garder le lit pendant trois jours


 

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