tornades en Dordogne

Les 4 tornades de Chasseneuil, Ribérac, Douchapt et St-Maigrin du 4/11/2013 : un regard sur le contexte





Le lundi 4 novembre 2013, pas moins de quatre tornades se déclaraient dans notre région dans l'après-midi. Une en Charente, sur les communes de Les Pins et Chasseneuil-sur-Bonnieure, deux en Dordogne sur le secteur de Ribérac et Douchapt/Saint-Méard-de-Drône et la quatrième à Saint-Maigrin (17), toutes d'intensité "faible" ou "modérée" (F0/T1 à F1/T3). 
Mais ce qui frappe surtout, et qui motive le présent billet, c'est l'apparente banalité des conditions météo qui leur ont donné naissance, simples monocellulaires peu pourvus en énergie et peu structurés, sans même un seul impact relevé... bien loin de l'habituel contexte-type supercellulaire estival, ou même du classique contexte hivernal lié aux virulentes lignes de grains. Quels processus ont donc pu, en un tel contexte, mener à la formation de ces tornades qui ont parcouru chacune plusieurs kms vrillant des arbres, arrachant des toitures de tôle et privant d'électricité de nombreux foyers ?      
Pour y voir plus clair, penchons-nous sur ce contexte général :



Analyse de la situation générale le 4 novembre 2013

En ce lundi 4 Novembre 2013, la synoptique s'avère relativement classique pour la saison avec la présence d'un vigoureux flux d'Ouest/Nord-ouest dans un contexte thermique plutôt doux notamment au sud de la Loire et globalement très humide dans l'ensemble sur une grande partie de la France.









Se présente alors rapidement dès la nuit de dimanche à lundi, un profond et vaste talweg d'altitude dynamique impactant alors directement l'intégralité du pays et lié à un imposant système dépressionnaire principalement centré vers la Finlande en ce lundi à la mi-journée. Le courant jet quant à lui prend de plus en plus de vigueur au fil des heures par la façade ouest avec des vitesses de vent estimées autour des 120-130 km/h vers 300 hPa au niveau du secteur impacté par les tornades, se retrouvant alors temporairement en entrée sortie gauche et entrée droite avec faible divergence en altitude (archive Wetter3.de).







De l'air bien refroidi se met à circuler sur de nombreuses régions en altitude, avec des températures s'abaissant vers -20 à -24°c autour des 5500m en général, favorisant l'instabilité de la masse d'air ainsi accentuée par le réchauffement diurne près du sol en journée, ceci au gré des éclaircies.
Simulées et prévues par le modèle GFS 0.5° et le WRF 0.05° via la mise à jour de 06z, les valeurs brutes de MUCAPE étaient comprises entre 400 et 800 J/kg en moyenne (avec quelques pointes locales à 900-1000 J/kg) globalement dans une vaste zone s'étirant du Sud-ouest au Centre-ouest et au centre.
Le contexte était alors propice à la genèse d'un ciel de traîne plus ou moins actif et organisé, avec de nombreuses averses charriées dans un rapide flux océanique, comme ce fut le cas sur une grande partie de la journée notamment dans les régions citées ci-dessus.
En prenant comme exemple le radiosondage en temps réel effectué vers 12h à la station Bordeaux-Mérignac le 4/11/2013, on y retrouve typiquement et clairement le profil type d'une atmosphère favorable aux grains en ciel de traîne pouvant prendre éventuellement un caractère orageux :

 

 
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Radiosondage Bordeaux-Mérignac du 4 novembre à 12 UTC (13 h locales)


- Température au sol : +13.8°c vers 12h
- Température à 500 hPa : -21.3°c
- Différentiel sol / 500 hPa : 35.1°c
- Cape : estimée à 141 J/kg et Li à +1.8 (très faible risque convectif)
- Cisaillements de vitesse entre 0 et 6 km : > à 25 m/s
- LCL (niveau de condensation) : autour des 200 à 300 m d'altitude
- Niveau d'équilibre thermique : vers 7660 m (limite et abaissement de la tropopause)
- Hélicité négative : -103 m²/s²
- TTI : 50.7 (orages isolés)
- KI : 29.4 (probabilité d'orages moyenne)
- PW : 22.4mm (eau précipitable)

On note aussi une très forte humidité relative sur la quasi intégralité du profil avec une petite intrusion d'air sec vers l'étage moyen, suggérant d'ailleurs l'éventualité de bonne rafales descendantes sous les cellules convectives les plus structurées et quelques chutes de grésil ou de petites grêle tout au plus. L’atmosphère quant à elle était fortement cisaillée en profondeur, notamment en vitesse avec un vent assez faible au sol et déjà fort vers 1500 m d'altitude (vers 73 km/h), très fort autour des 5500m (vers 90 km/h) et violent vers le sommet de la tropopause (proche des 120 à 130 km/h). Dans les basses et très basses couches, l'hélicité ayant atteint des maximums de valeur en cours de matinée, on trouvait encore des vitesses brutes prévues autour des 100 à 150 m²/s² entre 0-1 et 0-3km dans le secteur impacté par le phénomène. Dans ce contexte qui voyait de plus un fort taux d'humidité se combiner avec des abaissements significatifs des seuils de condensation et un gradient thermique de 7 à 8°C sur le première kilomètre, il est tout à fait logique qu'une tornade ait pu se développer sous une cellule convective isolée, comme celle alors présente vers Chasseneuil-sur-Bonnieure et Le Pin, comme on le voit ci-dessous sur ce plan et cette archive radar :




Plan et archive radar localisant les cellules responsables de la tornade de Chasseneuil-sur-Bonnieure (source Météo60)



Conclusion

En conclusion nous avons affaire à un cas plutôt atypique si l'on se refère aux connaissances classiques que nous avons des tornades, avec la présence d'un monocellulaire responsable du phénomène, relativement isolé et de petites dimensions alors positionné au sein de salves pluvio-instables (ou résidus d'averses) relativement étendues et de façon assez anarchique. Les archives des impacts de foudre, elles, ne révèlent aucune activité électrique détectée dans le centre-ouest à l'heure du phénomène, ce qui n'a rien d'étonnant là non plus étant donné la petitesse et la faible extension verticale des cellules concernées.
La ressource en énergie (CAPE) était faible, état de fait caractérisant le plus souvent les orages hivernaux, Mais c'est l'hélicité (indice mesurant la capacité d'une parcelle d'air à entrer en rotation), entretenue par le moteur d'une dynamique atmosphérique importante et complétée par un fort taux d'humidité et un abaissement de condensation significatif, qui pourrait expliquer que le contexte soit, à un moment donné et en un point donné, devenu favorable à la formation d'une tornade.

Enfin, précisons que les données de la station la plus proche à Vars (16) et de ses observations archivées pour le lundi 4/11/2013 à 13h30 révèlent une t°c au sol de +15°c avec une humidité de 95% d'hr et un point de rosée à 14.2°c. En estimant par le biais de ces archives une température vers 500 hPa légèrement plus froide qu'à Bordeaux-Mérignac (estimée vers -23°c autour des 5500m) il en ressort que l'instabilité devait y être alors un peu plus présente, sans pour autant pouvoir la calculer avec précision et pertinence.

Sans en tirer de conclusions définitives bien sûr, il nous a très souvent été donné au cours de situations antérieures ou à la faveur de certains clichés, de remarquer cette propension au cisaillement et à de fortes hélicités sur notre région, en totale indépendance avec les autres paramètres notamment ceux relatifs aux réserves d'énergie et à la puissance des orages dont les valeurs les plus hautes se retrouvent essentiellement en été (CAPE, LI...). En particulier fin avril 2008, une série de photos prises sur le secteur de Saint Jean d'Angély (17) par Samuel Desmarchais et publiées sur le forum d'Infoclimat intriguait de nombreux internautes. On y voit en effet un orage d'avril tout à fait banal et peu intense "se prendre" en quelque sorte pour une supercellule, dont il adopte les formes générales avec rotation généralisée, torsion visible et tutti quanti, allant même jusqu'à se payer le luxe d'un stormsplitting !... 


     

Orage faible "supercelluloïde" et stormsplitting photographié fin avril 2007 en Saintonge - photos Samuel Desmarchais


A défaut de déclencher le feu du ciel, cet impertinent aura bien animé le forum d'Infoclimat les jours qui ont suivi, initiant au passage l'un des tout premiers débats qui ait eu lieu sur le net français à propos de nos supercellules, et de leur caractère souvent embryonnaire dans notre pays. Cet orage a-t-il pu être soutenu par une toute aussi remarquable dichotomie des paramètres que celle qui a caractérisé le contexte de nos quatre récentes tornades ? Le cisaillement directionnel était en effet très marqué ce jour-là sur la région. 

Et surtout, ce "bébé supercellule" ainsi que les nombreux cas de tornades hivernales de type B que nous comptons dans notre région -dont ces tout derniers cas en Charente et Dordogne-, révéleraient-ils donc une caractéristique orageuse climatologique de la région ? Nous ne pouvons bien sûr l'affirmer faute de recul chronologique mais la multiplication des exemples de ce type nous incite à l'envisager...


Jérôme Petit, Nicolas Baluteau



 
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