recherche sur les tornades

Liste-bilan des tornades en France pour l'année 2015

En cette fin d'année, l'heure des bilans arrive. Nous vous donnons ici la liste exhaustive des tornades recensées en France en 2015 par notre coéquipier Gwenael Milcareck. Comme à l'accoutumée, cette liste regroupe les cas recensés par Kéraunos, Ouest-orages, Météo-Oise et quelques autres sources pour un résultat collectif que nous espérons le plus proche possible de la réalité dans notre pays.
Un bilan plus détaillé sera mis en ligne sur Ouest-Orages en début d'année prochaine ainsi que nos bilans annuels des orages et tornades sur la région centre-Ouest.


 

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Tornado Alleys à la française : où en est-on aujourd'hui ?

Du travail titanesque de notre coéquipier Gwenael Milcareck, en cours actuellement sur notre base de données régionales et sur le pays entier, ont commencé d'émerger quelques méta-données et pistes de réflexion intéressantes qui ont déjà fait l'objet de nos pages Climatologie. Ces derniers jours, c'est la question de la densité des tornades en France et la présence dans notre pays de "Tornado Alleys" qui revient sous les feux de l'actualité.


A partir des cas avérés de cette vaste collecte de données (plus de 4000 cas en totalité à ce jour !), une petite étude vient en effet d'être réalisée sur les années 2000-2015, dont l'originalité tient en deux points :
la désormais habituelle compilation de plusieurs bases de données françaises en ligne (Kéraunos, Ouest-orages, Météo-Lorraine et Météo-Oise) qui déjà à elle seule fait de ces résultats connus en ligne probablement les chiffres les plus complets et les plus proches de la réalité qui soient.
la prise en compte par l'étude elle-même de deux facteurs susceptibles de biaiser les données : la différenciation saisonnière et le caractère inégal de la couverture médiatique selon les régions.
La différenciation saisonnière, avec des situations types pour les saisons chaude et froide, questionne en effet, on verra pourquoi plus bas. 
Pour contrer le deuxième obstacle, celui de l'inégalité médiatique, une première étape a été réalisée avec les seuls cas avérés (selon notre toute nouvelle échelle de fiabilité qui a justement pour but d'intégrer cette question des lacunes informatives). C'est elle qui fait l'objet de ce billet. Une seconde étape intègrera ensuite les cas dits probables et surtout probables +, cas impossibles à valider complètement pour des raisons purement formelles mais dont nous sommes pratiquement sûrs de la nature tornadique ou au moins tourbillonnaire. Nous sommes en effet convaincus qu'il faut impérativement mener de front les deux types d'étude si on souhaite s'approcher au mieux de la réalité climatique à l'échelle du pays.

Entrons maintenant dans le vif du sujet. Avant toute chose, voici ci-dessous la carte de la répartition des tornades françaises avérées, par arrondissement, toutes saisons confondues (les cas ayant traversé deux arrondissements comptent dans les deux).

   
Densité totale toutes saisons par arrondissement sur la période 2000-2015 - © Gwenael Milcareck pour Ouest-orages  / Dégâts causés par la tornade F0 d'Arvert (17) le 3/11/2014 - © Lionel Degremont  /  Tornade de Gerbépal le 13 mai 2015 copie d'écran d'une vidéo - Auteur inconnu


Cette première carte d'emblée bouscule pas mal de choses qui semblaient acquises. Tout d'abord, exit le couloir SW/NE initialement identifié par Jean Dessens. Il est vrai qu'il était plus à "nœuds" que continu et qu'à l'époque on ignorait bien des zones de densité qui se sont révélées depuis, comme la Bretagne. Sur cette carte, désormais plusieurs couloirs de tornades semblent se révéler :
- le premier qui s'étend des côtes bretonnes au NPDC
- le second qui s'étend des côtes vendéennes/charentaises à la Lorraine
- le troisième qui s'étend du Var à l'Hérault.

On constate en effet sur ces 3 zones une fréquence des tornades particulièrement élevée notamment dans le Var, l'Hérault, le Nord et le Finistère. Mais qu'en est-il de la répartition saisonnière dans notre pays et peut-on réellement parler de "Tornado Alleys" en France, au sens où on pourrait l'entendre de zones à plus forte densité de tornades tout au long de l'année (ce qui est le cas aux USA) ? 

C'est pour apporter une réponse à cette dernière question que deux nouvelles cartes ont été réalisées, prenant en compte la répartition saisonnière (saison chaude: avril à septembre et saison froide: octobre à mars).

                           

Densité totale en été par arrondissement sur la période 2000-2015 - © Gwenael Milcareck pour Ouest-oragesDensité totale en hiver par arrondissement sur la période 2000-2015 - © Gwenael Milcareck pour Ouest-orages 

Le constat est sans équivoque : les deux premières "Tornado Alleys" ne sont plus présentes. Seul subsiste le couloir méditerranéen ainsi que deux petites zones sur la prétendue première "Tornado Alley" : les côtes du sud de la Bretagne et le NPDC.
En quoi ces cartes pourraient-elles démontrer que le couloir en réalité n'existe pas ? On retrouve sur la deuxième carte (hiver) une forte concentration de tornades sur le littoral Ouest, due à la fréquence des traînes actives en cette période de l'année. Sur la première carte (été) cette zone se décale vers la moitié est de la France avec une plus forte concentration sur la moitié nord du pays, les orages estivaux survenant principalement à l'intérieur des terres.
L'existence de deux réels couloirs de tornades supposerait donc qu' il y ait une forte densité dans ces deux zones quelle que soit la saison (comme aux USA).  Or, en se basant sur les chiffres des cas avérés, seules les côtes méditerranéennes révèlent une fréquence des tornades à peu près similaire au fil des saisons.

Notons que la répartition des tornades en fonction de la saison reste bien particulière dans notre pays, très également répartie entre saison chaude et saison froide. Une "équité" due à la grande diversité du climat français qui comprend, pour résumer, climat océanique sur l'ouest et le nord du pays, climat méditerranéen au Sud et climat semi-continental/montagnard à l'Est. Une caractéristique donc bien nationale puisque même en Europe de l'Ouest, d'autres pays européens relèvent d'une climatologie plus monochrome. Ainsi au Royaume-Uni retrouve-t-on une dominante hivernale puisque le climat y est océanique dans la quasi-totalité du pays, alors qu'à l'inverse l'Allemagne se caractérise par une dominante estivale due à un climat majoritairement continental.
Sur le premier graphique, on notera en outre que les mois d'automne ont volé la vedette au traditionnel pic d'été, ce qui distingue cette période 2000-2015 de la totalité du recensement incluant les cas anciens. Caractéristique réellement climatologique ou relevant d'un phénomène temporaire privilégiant les situations hivernales ? L'avenir nous le dira...


    
Graphique de la répartition mensuelle des tornades en France sur la période 2000-2015 - © Gwenael Milcareck  /  Répartition des tornades en France en fonction de la saison sur la période 2000-2015 - © Gwenael Milcareck

A titre compartif, les mêmes graphique et camembert pour les 8 départements du centre-Ouest couverts par Ouest-orages. Sans surprise, on notera la plus grande proportion des cas de saison froide sur ces régions littorales ou proches du littoral :

   
Graphique de la répartition mensuelle des tornades en centre-Ouest sur la période 2000-2015 - © Gwenael Milcareck  /  Répartition des tornades en centre-Ouest en fonction de la saison sur la période 2000-2015 - © Gwenael Milcareck



CONCLUSIONS


Les résultats de cette première étude basée sur les seuls cas avérés sont plutôt percutants, bousculant bien des certitudes.

1) La physionomie des couloirs est complètement bousculée, faisant disparaître le classique couloir du NW Charentes/NPDC, sans toutefois remettre en question le décalage très net entre couloirs de tornades et couloirs d'orages, autre spécialité bien française.   

2) L'étude intitulée Les tornades en Charente et Charente Maritime de N Baluteau, initiée dès 2004 et réactualisée en 2012, se trouve désormais prolongée et affinée par ces nouvelles recherches 
Il était temps que ces données soient complétées voire rectifiées, comme appelait à le faire depuis des années l'auteur de cette étude, pour les faire évoluer. 
La principale évolution avait d'ailleurs déjà été anticipée dans l'étude, celle du rapport entre les chiffres charentais et ceux du reste du pays dans le sens d'un lissage qui laisserait apparaître des zones de densité plus large. C'est précisément ce qui est en train de se passer et ce depuis déjà quelques années. Sans pour autant infirmer la tendance -en absolu- à la forte densité charentaise (environ 1 à 2 cas significatifs par an pour laquelle des causes possibles avaient été évoquées) révélée par cette étude, on voit maintenant que de façon relative, d'autres régions ont émergé. Certains départements ou zones méditerranéennes comme le Var ont brutalement fait irruption avec une remarquable densité, ainsi que la Bretagne, l'Alsace ou les régions bourguignonnes.   

3) Le recensement et la cartographie des zones de densité restent toujours fragiles et sujets à caution. Bien des facteurs relativisants sont en effet à prendre en compte dès qu'on parle de densité. D'une part, ici les chiffres et résultats ne se basent que sur les cas avérés. Sur certaines régions notamment les Charentes, malgré les indéniables progrès constatés ces dernières années, la grande proportion de cas classés Probable + trahit les grandes difficultés toujours rencontrées pour collecter l'information décisive. Et même en dehors de ces obstacles particuliers, on sait que le recensement par définition est un recensement plancher surtout pour les périodes anciennes, et qu'au début des années 2000 le recensement était encore disparate. C'est aux alentours des années 2004-2005 qu'il a commencé à s'organiser plus sérieusement grâce au forum d'Infoclimat et à quelques pionniers du recensement avant que Kéraunos ne prenne efficacement le relais à partir de 2006. C'est donc plutôt à partir de 2004-2005 qu'il faudrait placer la bascule conduisant à un recensement de plus en plus fiable et exhaustif... du moins pour les cas dont l'intensité >= F0/T1 ! (voir ci-dessous). La période de référence sur laquelle s'appuie la présente étude reste donc trop courte pour conférer à cette dernière une véritable nature climatologique et de ce fait, jongler avec la double nécessité de disposer de la période la plus longue possible et disposer d'un recensement le plus exhaustif possible revient trop souvent encore à tomber de Charybde en Scylla.

4) Enfin, la présence ou non dans le total des toutes petites tornades sans dégâts ou presque est un paramètre systématiquement négligé dans les études sur la densité et pourtant de la plus haute importance : comment peut-on en effet comparer une région fortement médiatisée et couverte par les chasseurs où de nombreuses F0 très faibles sont révélées, avec une région où les cas sont essentiellement révélés par les journaux et où dominent les tornades plus fortes ? Nous savons en effet que les toutes petites tornades sont bien plus nombreuses que les autres : dans ces zones où elles sont encore peu connues, il est donc nécessaire d'estimer leur nombre, une estimation qui compte tenu du caractère pyramidal des intensités fait passer du simple au double voire au triple le nombre total estimé.
 


A VENIR PROCHAINEMENT :
- Etude complémentaire incluant les cas probables et probable +.
- Etude de la densité par intensité
 

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BDD Vers une troisième F5 en France ?

Le 13 février est une date-anniversaire pour le moins particulière pour notre région voire pour la climatologie des tornades en France. Vous avez peut-être entendu parler de la violente tempête survenue à cette date en 1900 sur le secteur de Chizé (sud 79), recensée par Guillaume Séchet dans son ouvrage Quel temps ! et par JL Audé dans sa rétrospective Chroniques du climat en Poitou-Charentes-Vendée.
Récemment, nos investigations nous ont permis de découvrir le cas d'une possible tornade survenue lors d'orages frontaux précédant cette tempête, et dont l'intensité interpelle fortement puisqu'elle aurait soulevé (selon le terme de la source) toute une portion de chaussée avec ses arbres plantés dessus ! De ce fait -et bien conscients de la portée d'une telle donnée même hypothétique- nous n'hésitons pas à envisager un probable stade F5 sur une courte portion de son trajet, ce qui pourrait faire de ce cas, compte tenu des habituelles réserves liés au recensement des cas anciens, la troisième F5 recensée en France.


Il y a très exactement 115 ans, en soirée et dans la nuit du 13 au 14 février 1900, une violente tempête souffle sur une bande allant des Deux-Sèvres à la Franche-Comté, avec des rafales comprises entre 100 et 180 km/h (source Quel temps ! de Guillaume Séchet). On sait que les Deux-Sèvres ont été particulièrement touchées, la forêt de Chizé traumatisée avec des centaines d'arbres déracinés. Du fait de cette virulence régionale, l'évènement se retrouve documenté dans plusieurs sources locales ou relatant des faits locaux, hélas en des termes trop flous ("ouragan", "cyclone"...) pour autoriser un quelconque diagnostic sur la nature exacte du ou des phénomènes, excepté celui de la tempête elle-même.
C'est toutefois dans une publication locale, le Bulletin de la Commission Météorologique des Deux-Sèvres, qu'un rapport descriptif a brusquement retenu notre attention :
"Un cyclone, d'une rare violence, a sévi sur toutes nos régions dans la nuit du 13 au 14 Février. Dans la soirée du 13, vers 4 heures, des manifestations orageuses se produisirent sur divers points; à 7 heures du soir, le vent est dans toute sa force et souffle en tempête jusque 3 heures du matin. Les dégâts sont considérables: des toitures sont enlevées, de nombreux arbres arrachés; près Chizé, toute une chaussée soulevée sur une longueur de 40 mètres, avec les arbres qui s'y trouvent plantés; sur une des rives de la Boutonne (rivière traversant Chizé), 67 peupliers déracinés sur une longueur de 3 kilomètres; mêmes dégâts sur tous les points tant au Nord qu'au Sud, car le vent a fait rage partout. Dans le marais, les arbres maltraités se comptent par centaines."
Bulletin de la Commission météorologique des Deux-Sèvres,14e année, 1900-1901
Dans ce rapport, deux nouveautés ne peuvent qu'interpeller le lecteur attentif :
- La mention des orages préfrontaux en après-midi et soirée, première allusion à des phénomènes convectifs différenciés de la tempête
- Et surtout, le détail de la chaussée soulevée sur 40 m avec tous les arbres restés plantés dessus. Outre le fait que seule une tornade peut causer ce type de dégât par soulèvement vertical si tel est vraiment le cas, ici la force proprement ahurissante nécessaire pour provoquer un tel soulèvement laisse pantois.

Penchons-nous d'abord sur le contexte météorologique de cette soirée et nuit des 13 et 14 février 1900.
 



Contexte métérologique


Ce jour-là, une dépression centrée sur les Iles Britanniques et un anticyclone positionné sur le Groenland font circuler un flux d'Ouest/Sud-ouest très dynamique sur un secteur placé directement sous une vigoureuse branche de jet, lequel traverse toute la France. Le conflit entre l'air doux circulant plus au sud et l'air nettement plus frais voire quasi froid présent plus au nord déclenche alors une forte instabilité sur toutes ces zones médianes.
On remarquera la similitude de cette situation à l'échelle synoptique avec celle de la nuit du 1er au 2 décembre 1976, où en Saintonge une tornade décapitait le clocher de l'église de Loiré-sur-Nie vers 23 h, précédant l'arrivée d'une très violente tempête sur la région (le lendemain, on relevait une rafale de 174 km/h sur l'île de Ré). Les seules différences notables entre les deux contextes sont la présence d'un anticyclone sur l'Océan Atlantique en 1976 et quelques divergences de données sur la pression (plus basse en 1976) et la vitesse du jet stream (plus élevée en 1900).


                                  
                                                              Carte des géopotentiels le 13 février 1900 à 19 h - © Météociel


En soirée, les observations font état d'orages préfrontaux qui ont éclaté grosso modo entre 16 h et 19 h locales. Il semble, pour au moins une partie d'entre eux, qu'ils aient été forts avec une activité électrique soutenue, comme le suggère cette pittoresque description de l'un d'eux entre 19 h et 19 h 44 locales sur Paris, ville pourtant peu sujette aux orages hivernaux  (source : La Nature, volume 28, 1er semestre page 210).
Un tel contexte rend tout à-fait envisageable la survenue d'une ou plusieurs tornades dans la nuit du 13 au 14 février 1900, que ce soit sous les orages préfrontaux ou ceux qui ont pu suivre dans le ciel de traîne.


 

Analyse des éléments disponibles sur le cas de Chizé


Notre analyse et nos questionnements se sont articulés autour de 3 grands axes :
 

La nature du phénomène

Ici le détail même spartiate est tellement caractéristique qu'il ne laisse aucun doute si vraiment l'exacte restitution de la réalité par les termes employés était confirmée (et cette dernière est probable, nous le verrons). Le terme "soulevée" dans le texte a donc de grandes chances de se rapporter à un soulèvement par le haut par les seules forces d'arrachage du phénomène, liées à la très brusque chute de pression, soulèvement qui de surcroit concernerait la totalité de la portion de 40 m ("toute une chaussée"). Le fait même que les arbres n'aient pas été brisés ou déracinés va également dans le sens de l'hypothèse.
Etat de fait rarissime, ici ce terrible détail, probant si confirmé, irait jusqu'à compenser les lacunes de données (brièveté du phénomène et largeur du couloir notamment) ce qui aurait été impossible avec un cas d'intensité plus "familière". Concernant l'étroitesse du couloir, un détail est toutefois intéressant : celui des 67 peupliers déracinés sur une longueur de 3 kilomètres. Le peu d'arbres déracinés sur un si long trajet renforce en effet l'hypothèse d'un couloir de dégâts peu large.
On sait que des tornades de saison froide peuvent atteindre des intensités extrêmes comme à La Rochelle le 25 janvier 1971, avec toutefois des dimensions souvent moindres et une intensité maxi atteinte sur de courtes distances comme c'est le cas ici. Mais si l'intensité F5 était avérée ce serait une première en France, car nous aurions recensé la toute première F5 de saison froide (!).


L'intensité du phénomène

C'est là que se combattent plusieurs éléments : ceux qui attestent de l'extrême violence du phénomène et laissent sérieusement envisager le stade maximum F5, et ceux qui à l'inverse nous ont conduits à atténuer cette tendance et envisager un classement-plancher F3/T7 ou F4.
 
C'est autour du revêtement de cette route dans les années 1900 qu'une bonne partie des débats a porté : terre battue ? pavés ? La carte postale ci-dessous donne une idée du type de revêtement sur Chizé dans les années 1900.

                           
                       Route de Brioux à Chizé (79) dans les années 1900 : source communes.com

Mais ici, le soulèvement direct d'une zone de terre humide (l'hiver 1900 fut très humide) de plus de 40 mètres, avec ses arbres apparemment soulevés eux aussi en bloc et pesant selon nos calculs entre 840 et 860 t, ne peut que résulter d'une intensité de classe F5. L'unique réserve venant, on l'a vu, d'un glissement de sens toujours possible du terme "soulevé" ou quelconque autre détail de la description... Et encore les propos émanent-ils d'un écrit scientifique et sont-ils de surcroît affirmatifs, exprimés sans précaution de langage, ce qui leur confère une certaine crédibilité. On voit donc, malgré l'absence de détails, les tiraillements que peut provoquer un tel cas qu'on ne peut pas plus négliger que valider.

Malgré tout, on signalera aussi quelques facteurs "freins"  : 
- L'humidité dans le sol a pu éventuellement favoriser le soulèvement (la tornade étant passée à proximité d’un cours d’eau) 
- Aux alentours les arbres ont été seulement déracinés sans mention d’arbres brisés ou écorcés. Ce dernier fait peut toutefois s'expliquer par le fait que seule une portion courte du trajet peut comporter des dégâts de type F5. Le reste du temps, la tornade aura donc été d'intensité inférieure. Rappelons aussi qu'une tornade peut ne pas présenter la même intensité sur toute sa largeur en un temps donné (pour les cas de très grande largeur) : ainsi sur une F4 présentant une largeur de 1 km, la portion centrale sera la plus dévastatrice alors que sur les bords elle pourra ne relever  "que" du stade F2.
- On peut avancer l'hypothèse de vents rectilignes qui auraient déraciné les arbres, entraînant avec leur chute le soulèvement partiel de la chaussée. Option à ne pas exclure, mais là encore ce sont les indices informels du texte qui nous empêchent d'y adhérer complètement (le texte laisse en effet entendre que les arbres ont été soulevés vers le haut en même temps que la chaussée et qui plus est, d'autres arbres sont précisément qualifiés de déracinés par ailleurs, ce qui laisse d'autant planer le doute pour ceux-ci où la mention n'apparaît pas).
- L'absence de mention d'arbres écorcés signifie presque à coup sûr que sur les lieux mêmes de la chaussée arrachée, aucun arbre n'a été écorcé : en effet, un détail aussi frappant que celui de l'écorçage aurait été mentionné.
- Enfin, la morphologie du terrain a pu également jouer un rôle crucial favorisant le soulèvement.


La localisation et le trajet du phénomène

L'étude de la localisation a été menée à partir de cartes anciennes, les portions boisées ou urbanisées ayant beaucoup évolué depuis 1900. Le phénomène a pu parcourir un trajet de 3 kms minimum mais la largeur et bien d'autres paramètres demeurent encore inconnus.
67 arbres ont été abattus sur un trajet de 3 km le long d'une rive de la Boutonne (qui traverse Chizé). La seule rive possible est celle de droite (à gauche sur la carte) puisque celle de gauche (à droite sur la carte) est moins boisée et qu'une abbaye se situe sur cette rive. La ville de Chizé n'ayant a priori pas été touchée (aucun dégât clairement localisé dans la ville), la tornade se serait donc déplacée à l'extérieur de la ville, sur la rive gauche de la Boutonne en passant à proximité de l'agglomération. On peut donc localiser la portion touchée au moment où l'intensité est supposée avoir atteint le stade F5, entre les deux départementales D106 et D1 (déjà présentes en 1900).

Dans le texte, rien ne démontre de façon absolue que Chizé n'ait pas été touché par la tornade, même si on le "ressent" plus ou moins. Les descriptions sont malheureusement trop vagues et les mentions de toitures enlevées, arbres déracinés et autres, non localisées dans le texte, pourraient s'y rattacher au moins partiellement. Néanmoins ce couloir reste intéressant en tant qu'hypothèse : on y retrouve la classique orientation W/SW-NE et surtout les fluctuations du terrain semblent y concorder avec les fluctuations supposées d'intensité...


      
Carte du trajet estimé (en rouge la portion la plus violente)  /  Carte des fluctuations d'intensité (estimation selon le principe de la dégressivité) - © Gwenael Milcareck pour Ouest-orages
 

Dernière précision enfin concernant les fluctuations d'intensité : en l'absence d'étude directe du terrain, il est toujours très difficile pour ne pas dire impossible de les localiser précisément, sauf à établir des hypothèses précises en rapport avec la topographie des lieux (et encore demeure ici une inconnue de taille dans les facteurs influant sur l'intensité : l'évolution de la situation météo à l'échelle synoptique et à plus petite échelle, l'évolution des cellules orageuses qui en dépend, le tout en fonction de l'horaire de survenue du cas,... lui même inconnu !). Seul l'emplacement du secteur où la chaussée a été soulevée sur 40 m permet de localiser la portion de trajet où le phénomène aura été le plus intense, ce qui nous a permis d'estimer le reste du trajet à partir de ce centre de gravité.


 

Conclusion


Voilà un cas qui nous a encore donné du fil à retordre. Paradoxalement les dégâts typiques d'une F5 offrent une certaine "facilité" par leur caractère exclusivement relié à ce phénomène qui élimine d'emblée les autres, mais il manque des informations et de précieuses données sur cette probable tornade. Si avérée, il faut alors l'imaginer se formant en rase campagne, en pleine nuit noire (probablement vers 18 h- 19 h un mois de février) avec un plafond nuageux chargé qui ne laisse même pas percer la lune, et ce alors que l'orage violent a déjà envoyé tout le monde à l'abri dans les fermes et maisons. Pour l'inconscient qui serait éventuellement resté dehors à ce moment-là, seuls les éclairs pouvaient par intermittence laisser deviner la masse sombre en train d'avancer.
Quoi qu'il en soit de notre phénomène, c'est une notion importante à connaître quand on souhaite appréhenser la réalité climatologique de nos tornades européennes : malgré sa violence extrême, une telle tornade survenant avant ou après une tempête peut paradoxalement passer inaperçue en tant que telle, les dégâts étant ensuite naturellement attribués à la tempête elle-même, ou cités sans lien direct avec un phénomène précis. Ainsi dans l'extrait du rapport cité en début de billet, la description des dégâts n'établit-elle aucun lien précis avec la tempête ou avec les orages préfrontaux mentionnés. Nous connaissons bien d'autres exemples de ces cas à la fois nocturnes et ainsi noyés parmi d'autres phénomènes. Soulignons aussi que l'hypothèse d'une tornade survenue plus tôt dans la journée n'invalide pas pour autant le fait, puisque les populations devaient déjà être à l'abri chez elles sous l'orage violent. Même encore maintenant, il arrive que des tornades diurnes ne soient identifiées que par les enquêtes des recenseurs.

En conclusion, malgré la paradoxale solidité des hypothèses qui a motivé ce billet, il convient bien sûr de rester vigilant sur ce cas comme sur bien d'autres. Ajoutons qu'extraire toute la substantifique moelle d'un cas initialement  obscur est une activité de recherche non seulement plaisante mais aussi productive. Il peut sembler vain de tergiverser sur des cas pour lesquels peu d'éléments sont à notre disposition mais il ne faut pas oublier que les cas ainsi soulevés pourront susciter témoignages et(ou) transmission de documents inédits et peut-être un jour trouver leur diagnostic définitif, grâce à la médiatisation de l'information rendue disponible. Et pour le moins, on sait qu'ils ne tomberont pas dans l'oubli.

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