Frédéric Decker

Climat-Investigation : l'ouvrage de Philippe Verdier continue d'enflammer la sphère des climatologues

Paru le 1er octobre dernier aux éditions Ring, l'ouvrage Climat-Investigation du météorologue Philippe Verdier n'en finit pas de susciter la polémique sur la question extrêmement sensible des recherches sur l'évolution du climat, au point d'influer sur les relations de l'auteur avec son employeur France 2. Difficile évidemment de se faire une opinion mesurée sans connaître tous les aspects de ces enjeux, tant dans le domaine scientifique que dans les domaines économique, sociétal ou même politique. 
Dans ce paysage très agité, l'opposition entre tenants du réchauffement et climato-sceptiques est connue depuis des années. Mais depuis quelque temps semble se dégager chez beaucoup de commentateurs une nouvelle position : celle qui essaie de faire la part des choses, qui garde son esprit critique sans nier la réalité indéniable du réchauffement, évitant ainsi de tomber dans l'une ou l'autre des positions les plus radicales. C'est celle que nous tentons de tenir ici. Par ailleurs force nous a été de constater, nous-mêmes à Ouest-orages ainsi que tous les organismes dédiés aux phénomènes orageux, que nos données contredisaient manifestement certains discours radicaux tenus à propos du réchauffement. Tentons d'y voir (un peu) plus clair...

 

 Entendons nous bien : il ne s'agit pas ici pour nous de prendre parti en nous plaçant dans une acception simpliste et bipolaire du monde des idées, une opinion contre une autre radicalement opposée, soit on est d'accord soit on ne l'est pas... D'une part n'ayant pas lu l'ouvrage, je ne peux le commenter directement et d'autre part, le monde est bien plus complexe que cela et admet toutes les nuances de gris.
Si l'on en croit son auteur, l'ouvrage Climat-Investigation s'inscrirait dans cette optique, se contentant de nuancer le discours souvent catastrophiste tenu notamment par les médias concernant le réchauffement. L'édito de Fred Decker, sur Lameteo.org, s'inscrit apparemment lui aussi dans cette perspective avec un fond beaucoup plus nuancé que ne le laisse supposer sa forme plutôt... musclée.
Ceci étant, sans "tomber" dans les polémiques politiques, on peut tout de même constater que la question du climat, aux enjeux extrêmes puisqu'elle touche de plein fouet les fondements mêmes de notre système consumériste, suscite de vives passions et de nombreuses guerres d'intérêt, où s'affrontent lobbies politiques et industriels d'un côté et lobbies écologistes de l'autre. Ignorer cette facette de la réalité serait passer complètement à côté du problème, et on connaît bien sûr la puissance des lobbies, notamment ceux de l'industrie et du pétrole.


Alors que fait la science là-dedans ? 
Certainement de son mieux pour tous les scientifiques intègres, indépendants des puissances financières, qui travaillent dans l'ombre pour apporter leur pierre à cette recherche, et ce quelle que soit leur position finale. Et surtout, qui dit quoi dans ce domaine ? Car il convient avant tout de faire la part des choses entre ce que disent les scientifiques notamment ceux du GIEC et le miroir souvent déformant qu'en servent les médias généralistes à une opinion publique qui laisse ensuite libre cours aux idées reçues, comme par exemple l'augmentation en nombre des catastrophes naturelles en lien avec le RC.

Contentons-nous donc ici de rester dans le domaine scientifico-statistique, comme Fred Decker a d'ailleurs eu lui aussi l'intelligence de le faire dans son édito.
Bien sûr il est hors de question de nier le réchauffement actuel. La plupart des sceptiques d'ailleurs ont abandonné cette idée, préférant combattre celle d'un réchauffement purement anthropique. De nombreuses données et constatations en effet démontrent une tendance au réchauffement depuis environ les années 70 (évolution de certaines données et mesures, migration des espèces et de la flore autant terrestres que marines, montée des océans déjà constatée en certains endroits de la planète...). 

Seulement voilà. Même dans cette optique plus neutre, un certain nombre de questions ne peuvent-elles pas objectivement être posées ?

Déjà à quelle échelle chronologique peut-on déjà parler d'un véritable réchauffement climatique ? C'est l'argument principal développé par Fred Decker, auquel j'adhère par le fait qu'il met en avant l'importance des échelles de temps mais sur lequel j'aurai ensuite quelques réserves à exprimer.
On sait que la période minimum d'étude climatique pour les phénomènes localisés, celle qui autorise à donner un caractère climatique et non simplement météorologique à des chiffres de densité, est de 30 ans. la raison en est simple : le climat évolue au minimum à l'échelle des décennies, quand ce n'est pas celle des siècles ou des millénaires voire l'échelle géologique. On comprend mieux pourquoi on ne peut parler du RC à propos d'un phénomène isolé comme celui des tempêtes successives qui ont marqué le début de l'année.  
Si l'on prend du recul à cette échelle minimum, plus encore à l'échelle des siècles comme le fait Fred Decker, on constate déjà une extrême variabilité du climat avec des périodes aussi chaudes qu'aujourd'hui comme l'Optimum Médiéval entre 800 et 1300 environ, voire plus chaudes encore, et des périodes de froid intense comme le Petit Age Glaciaire qui lui a succédé durant 500 ans jusqu'au XVIIIème siècle. A l'échelle du seul XXème siècle, la mini période froide qui a sévi des années 50 aux années 70 a été popularisée par le fameux hiver 54 et la mobilisation de l'abbé Pierre en faveur des sans-abris durement touchés par le froid. Or comme le souligne fort justement Fred Decker, c'est durant cette période, plus exactement après la Guerre, que se sont répandus les premiers instruments de mesure vraiement fiables sur lesquels on se base encore actuellement pour établir les "normes" de températures. Voilà qui a de quoi faire réfléchir en effet. Et ce que l'on sait en revanche beaucoup moins, c'est que la décennie précédente, celle des années 40, a été l'une des plus chaudes du siècle.

Ceci étant, en vertu de cette même nécessité de prise en compte des échelles, on ne peut occulter une possible évolution plus lente et plus uniforme de la courbe vers le haut à une échelle plus grande. Les courbes établies par exemple à l'échelle géologique ou même celle de l'Histoire humaine devraient a priori se trouver lissées par la force même des choses. De même bien sûr il me serait difficile, faute de moyens de vérification, de commenter les méthodes respectives du GIEC et de ses détracteurs, et je me contente ici d'appeler à ne jamais perdre notre sens du jugement dans un sens comme dans l'autre. Il me paraît juste logique d'admettre que de nombreuses causes indépendantes de l'Homme influencent le climat terrestre (et sont d'ailleurs progressivement intégrées dans les recherches), comme les fluctuations de l'activité solaire. Je pense même qu'une meilleure connaissance du rôle de chacun de ces facteurs permettrait de mieux cerner celle du facteur anthropique et donc de rendre encore plus efficace la lutte contre ce dernier.

Fred Decker parle également de l'augmentation supposée des phénomènes météo... pour bien sûr la battre en brèche. Dans ce domaine évidemment, le premier piège à éviter reste la confusion des échelles. A une échelle chronologique beaucoup plus réduite, il convient en effet avant tout de ne pas confondre temps météo et temps climatique. Sachant que la présence d'années "fastes" ne dément pas forcément les statistiques sur la durée. Ici, les contre-vérités sont surtout véhiculées par les médias et l'opinion publique.
L'auteur évoque bien sûr les cyclones (dont -précision d'importance- on sait qu'ils augmentent en intensité pour des raisons directement liées au réchauffement comme l'augmentation de la température des océans). Il parle aussi des tornades en évoquant une accalmie constatée aux USA dans la décennie 2000.
Et c'est dans ce domaine que nous pouvons, ici, compléter ses propos en confirmant qu'en France, les travaux menés montrent là aussi une accalmie depuis les années 2000, avec notamment un nombre de cas d'intensité >=  F2/F3 qui a chuté par rapport aux décennies antérieures. Et là encore ce ne sont pas les cas d'Hautmont, de Soulosse-sous-Saint-Elophe ou le récent cas de Sonnac qui vont démentir la tendance. Alors une bonne fois pour toutes, non, non et encore non, ce n'est pas le réchauffement climatique qui est responsable de l'explosion du nombre de cas recensés, corrélée à l'essor des outils numériques (qui a multiplié de façon exponentielle photos, vidéos et témoignages) et au développement de l'activité de recensement. Selon certains spécialistes, le réchauffement pourrait même induire une diminution des constrastes de températures via le réchauffement de l'air polaire, et donc une diminution du nombre de tornades.  
Sans entrer dans le détail, on voit bien que la présence même de telles divergences dans les façons d'appréhender notre avenir climatique trahit de nombreuses zones d'ombre, bien des points qui ne sont pas encore connus, pas éclaircis. Et donc qu'il convient de rester prudent, très prudent quand il s'agit d'avancer d'éventuelles "conclusions" scientifiques.

Est-ce vraiment un crime que d'envisager un panel de causes possibles à un phénomène ? D'envisager que le réchauffement actuel pourrait résulter de la synergie de plusieurs causes simultanées, où l'action des industries humaines côtoieraient celle du Soleil et de possibles causes de nature géologique ou climatiques ? Pour moi, ce type d'interrogation a tout à fait sa place dans le débat. Dans la mesure où évidemment le propos est sincère, sans intérêts cachés, il démontre simplement une discipline intellectuelle basique, celle qui incite à ne pas s'arrêter à une cause mais au contraire envisager l'ensemble des causes possibles, en commençant déjà par envisager la possibilité même de leur multiplicité.
Il ne s'agit évidemment pas de nier entièrement les causes anthropiques, l'Humanité aurait au contraire on ne peut plus à gagner d'une prise en compte lucide de ce facteur. Simplement, envisager les choses d'un point de vue neutre, rigoureusement scientifique et indépendant des intérêts des lobbies et des Etats. Le chemin risque d'être long, mais la première étape c'est déjà d'y croire...

Et surtout, surtout, que le réchauffement actuel soit du à l'unique facteur humain ou à des causes multiples mêlant le facteur humain à des facteurs naturels, à la limite QUELLE IMPORTANCE ? A nous écharper sur ces questions, ne sommes-nous pas tout bonnement en train de nous noyer dans un verre d'eau, alors que la planète souffre de plus en plus de son exploitation complètement effrénée et destructrice, pollution massive, menaces sur la biodiversité, raréfaction de l'eau et des autres ressources... ? Comme le réchauffement lui-même, l'urgence écologique ne fait plus aucun doute. Et si tout simplement, pour notre avenir et notre sauvetage, nous nous penchions -enfin- sur ces vraies questions cruciales ?

→ Climat-Investigation, Philippe Verdier
Edito de Frédéric Decker sur Lameteo.org
Un MOOC sur le climat, auquel collabore notamment Météofrance
Rapport 2014 sur le climat, Météofrance
 

 

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