étude

BDD Vers une troisième F5 en France ?

Le 13 février est une date-anniversaire pour le moins particulière pour notre région voire pour la climatologie des tornades en France. Vous avez peut-être entendu parler de la violente tempête survenue à cette date en 1900 sur le secteur de Chizé (sud 79), recensée par Guillaume Séchet dans son ouvrage Quel temps ! et par JL Audé dans sa rétrospective Chroniques du climat en Poitou-Charentes-Vendée.
Récemment, nos investigations nous ont permis de découvrir le cas d'une possible tornade survenue lors d'orages frontaux précédant cette tempête, et dont l'intensité interpelle fortement puisqu'elle aurait soulevé (selon le terme de la source) toute une portion de chaussée avec ses arbres plantés dessus ! De ce fait -et bien conscients de la portée d'une telle donnée même hypothétique- nous n'hésitons pas à envisager un probable stade F5 sur une courte portion de son trajet, ce qui pourrait faire de ce cas, compte tenu des habituelles réserves liés au recensement des cas anciens, la troisième F5 recensée en France.


Il y a très exactement 115 ans, en soirée et dans la nuit du 13 au 14 février 1900, une violente tempête souffle sur une bande allant des Deux-Sèvres à la Franche-Comté, avec des rafales comprises entre 100 et 180 km/h (source Quel temps ! de Guillaume Séchet). On sait que les Deux-Sèvres ont été particulièrement touchées, la forêt de Chizé traumatisée avec des centaines d'arbres déracinés. Du fait de cette virulence régionale, l'évènement se retrouve documenté dans plusieurs sources locales ou relatant des faits locaux, hélas en des termes trop flous ("ouragan", "cyclone"...) pour autoriser un quelconque diagnostic sur la nature exacte du ou des phénomènes, excepté celui de la tempête elle-même.
C'est toutefois dans une publication locale, le Bulletin de la Commission Météorologique des Deux-Sèvres, qu'un rapport descriptif a brusquement retenu notre attention :
"Un cyclone, d'une rare violence, a sévi sur toutes nos régions dans la nuit du 13 au 14 Février. Dans la soirée du 13, vers 4 heures, des manifestations orageuses se produisirent sur divers points; à 7 heures du soir, le vent est dans toute sa force et souffle en tempête jusque 3 heures du matin. Les dégâts sont considérables: des toitures sont enlevées, de nombreux arbres arrachés; près Chizé, toute une chaussée soulevée sur une longueur de 40 mètres, avec les arbres qui s'y trouvent plantés; sur une des rives de la Boutonne (rivière traversant Chizé), 67 peupliers déracinés sur une longueur de 3 kilomètres; mêmes dégâts sur tous les points tant au Nord qu'au Sud, car le vent a fait rage partout. Dans le marais, les arbres maltraités se comptent par centaines."
Bulletin de la Commission météorologique des Deux-Sèvres,14e année, 1900-1901
Dans ce rapport, deux nouveautés ne peuvent qu'interpeller le lecteur attentif :
- La mention des orages préfrontaux en après-midi et soirée, première allusion à des phénomènes convectifs différenciés de la tempête
- Et surtout, le détail de la chaussée soulevée sur 40 m avec tous les arbres restés plantés dessus. Outre le fait que seule une tornade peut causer ce type de dégât par soulèvement vertical si tel est vraiment le cas, ici la force proprement ahurissante nécessaire pour provoquer un tel soulèvement laisse pantois.

Penchons-nous d'abord sur le contexte météorologique de cette soirée et nuit des 13 et 14 février 1900.
 



Contexte métérologique


Ce jour-là, une dépression centrée sur les Iles Britanniques et un anticyclone positionné sur le Groenland font circuler un flux d'Ouest/Sud-ouest très dynamique sur un secteur placé directement sous une vigoureuse branche de jet, lequel traverse toute la France. Le conflit entre l'air doux circulant plus au sud et l'air nettement plus frais voire quasi froid présent plus au nord déclenche alors une forte instabilité sur toutes ces zones médianes.
On remarquera la similitude de cette situation à l'échelle synoptique avec celle de la nuit du 1er au 2 décembre 1976, où en Saintonge une tornade décapitait le clocher de l'église de Loiré-sur-Nie vers 23 h, précédant l'arrivée d'une très violente tempête sur la région (le lendemain, on relevait une rafale de 174 km/h sur l'île de Ré). Les seules différences notables entre les deux contextes sont la présence d'un anticyclone sur l'Océan Atlantique en 1976 et quelques divergences de données sur la pression (plus basse en 1976) et la vitesse du jet stream (plus élevée en 1900).


                                  
                                                              Carte des géopotentiels le 13 février 1900 à 19 h - © Météociel


En soirée, les observations font état d'orages préfrontaux qui ont éclaté grosso modo entre 16 h et 19 h locales. Il semble, pour au moins une partie d'entre eux, qu'ils aient été forts avec une activité électrique soutenue, comme le suggère cette pittoresque description de l'un d'eux entre 19 h et 19 h 44 locales sur Paris, ville pourtant peu sujette aux orages hivernaux  (source : La Nature, volume 28, 1er semestre page 210).
Un tel contexte rend tout à-fait envisageable la survenue d'une ou plusieurs tornades dans la nuit du 13 au 14 février 1900, que ce soit sous les orages préfrontaux ou ceux qui ont pu suivre dans le ciel de traîne.


 

Analyse des éléments disponibles sur le cas de Chizé


Notre analyse et nos questionnements se sont articulés autour de 3 grands axes :
 

La nature du phénomène

Ici le détail même spartiate est tellement caractéristique qu'il ne laisse aucun doute si vraiment l'exacte restitution de la réalité par les termes employés était confirmée (et cette dernière est probable, nous le verrons). Le terme "soulevée" dans le texte a donc de grandes chances de se rapporter à un soulèvement par le haut par les seules forces d'arrachage du phénomène, liées à la très brusque chute de pression, soulèvement qui de surcroit concernerait la totalité de la portion de 40 m ("toute une chaussée"). Le fait même que les arbres n'aient pas été brisés ou déracinés va également dans le sens de l'hypothèse.
Etat de fait rarissime, ici ce terrible détail, probant si confirmé, irait jusqu'à compenser les lacunes de données (brièveté du phénomène et largeur du couloir notamment) ce qui aurait été impossible avec un cas d'intensité plus "familière". Concernant l'étroitesse du couloir, un détail est toutefois intéressant : celui des 67 peupliers déracinés sur une longueur de 3 kilomètres. Le peu d'arbres déracinés sur un si long trajet renforce en effet l'hypothèse d'un couloir de dégâts peu large.
On sait que des tornades de saison froide peuvent atteindre des intensités extrêmes comme à La Rochelle le 25 janvier 1971, avec toutefois des dimensions souvent moindres et une intensité maxi atteinte sur de courtes distances comme c'est le cas ici. Mais si l'intensité F5 était avérée ce serait une première en France, car nous aurions recensé la toute première F5 de saison froide (!).


L'intensité du phénomène

C'est là que se combattent plusieurs éléments : ceux qui attestent de l'extrême violence du phénomène et laissent sérieusement envisager le stade maximum F5, et ceux qui à l'inverse nous ont conduits à atténuer cette tendance et envisager un classement-plancher F3/T7 ou F4.
 
C'est autour du revêtement de cette route dans les années 1900 qu'une bonne partie des débats a porté : terre battue ? pavés ? La carte postale ci-dessous donne une idée du type de revêtement sur Chizé dans les années 1900.

                           
                       Route de Brioux à Chizé (79) dans les années 1900 : source communes.com

Mais ici, le soulèvement direct d'une zone de terre humide (l'hiver 1900 fut très humide) de plus de 40 mètres, avec ses arbres apparemment soulevés eux aussi en bloc et pesant selon nos calculs entre 840 et 860 t, ne peut que résulter d'une intensité de classe F5. L'unique réserve venant, on l'a vu, d'un glissement de sens toujours possible du terme "soulevé" ou quelconque autre détail de la description... Et encore les propos émanent-ils d'un écrit scientifique et sont-ils de surcroît affirmatifs, exprimés sans précaution de langage, ce qui leur confère une certaine crédibilité. On voit donc, malgré l'absence de détails, les tiraillements que peut provoquer un tel cas qu'on ne peut pas plus négliger que valider.

Malgré tout, on signalera aussi quelques facteurs "freins"  : 
- L'humidité dans le sol a pu éventuellement favoriser le soulèvement (la tornade étant passée à proximité d’un cours d’eau) 
- Aux alentours les arbres ont été seulement déracinés sans mention d’arbres brisés ou écorcés. Ce dernier fait peut toutefois s'expliquer par le fait que seule une portion courte du trajet peut comporter des dégâts de type F5. Le reste du temps, la tornade aura donc été d'intensité inférieure. Rappelons aussi qu'une tornade peut ne pas présenter la même intensité sur toute sa largeur en un temps donné (pour les cas de très grande largeur) : ainsi sur une F4 présentant une largeur de 1 km, la portion centrale sera la plus dévastatrice alors que sur les bords elle pourra ne relever  "que" du stade F2.
- On peut avancer l'hypothèse de vents rectilignes qui auraient déraciné les arbres, entraînant avec leur chute le soulèvement partiel de la chaussée. Option à ne pas exclure, mais là encore ce sont les indices informels du texte qui nous empêchent d'y adhérer complètement (le texte laisse en effet entendre que les arbres ont été soulevés vers le haut en même temps que la chaussée et qui plus est, d'autres arbres sont précisément qualifiés de déracinés par ailleurs, ce qui laisse d'autant planer le doute pour ceux-ci où la mention n'apparaît pas).
- L'absence de mention d'arbres écorcés signifie presque à coup sûr que sur les lieux mêmes de la chaussée arrachée, aucun arbre n'a été écorcé : en effet, un détail aussi frappant que celui de l'écorçage aurait été mentionné.
- Enfin, la morphologie du terrain a pu également jouer un rôle crucial favorisant le soulèvement.


La localisation et le trajet du phénomène

L'étude de la localisation a été menée à partir de cartes anciennes, les portions boisées ou urbanisées ayant beaucoup évolué depuis 1900. Le phénomène a pu parcourir un trajet de 3 kms minimum mais la largeur et bien d'autres paramètres demeurent encore inconnus.
67 arbres ont été abattus sur un trajet de 3 km le long d'une rive de la Boutonne (qui traverse Chizé). La seule rive possible est celle de droite (à gauche sur la carte) puisque celle de gauche (à droite sur la carte) est moins boisée et qu'une abbaye se situe sur cette rive. La ville de Chizé n'ayant a priori pas été touchée (aucun dégât clairement localisé dans la ville), la tornade se serait donc déplacée à l'extérieur de la ville, sur la rive gauche de la Boutonne en passant à proximité de l'agglomération. On peut donc localiser la portion touchée au moment où l'intensité est supposée avoir atteint le stade F5, entre les deux départementales D106 et D1 (déjà présentes en 1900).

Dans le texte, rien ne démontre de façon absolue que Chizé n'ait pas été touché par la tornade, même si on le "ressent" plus ou moins. Les descriptions sont malheureusement trop vagues et les mentions de toitures enlevées, arbres déracinés et autres, non localisées dans le texte, pourraient s'y rattacher au moins partiellement. Néanmoins ce couloir reste intéressant en tant qu'hypothèse : on y retrouve la classique orientation W/SW-NE et surtout les fluctuations du terrain semblent y concorder avec les fluctuations supposées d'intensité...


      
Carte du trajet estimé (en rouge la portion la plus violente)  /  Carte des fluctuations d'intensité (estimation selon le principe de la dégressivité) - © Gwenael Milcareck pour Ouest-orages
 

Dernière précision enfin concernant les fluctuations d'intensité : en l'absence d'étude directe du terrain, il est toujours très difficile pour ne pas dire impossible de les localiser précisément, sauf à établir des hypothèses précises en rapport avec la topographie des lieux (et encore demeure ici une inconnue de taille dans les facteurs influant sur l'intensité : l'évolution de la situation météo à l'échelle synoptique et à plus petite échelle, l'évolution des cellules orageuses qui en dépend, le tout en fonction de l'horaire de survenue du cas,... lui même inconnu !). Seul l'emplacement du secteur où la chaussée a été soulevée sur 40 m permet de localiser la portion de trajet où le phénomène aura été le plus intense, ce qui nous a permis d'estimer le reste du trajet à partir de ce centre de gravité.


 

Conclusion


Voilà un cas qui nous a encore donné du fil à retordre. Paradoxalement les dégâts typiques d'une F5 offrent une certaine "facilité" par leur caractère exclusivement relié à ce phénomène qui élimine d'emblée les autres, mais il manque des informations et de précieuses données sur cette probable tornade. Si avérée, il faut alors l'imaginer se formant en rase campagne, en pleine nuit noire (probablement vers 18 h- 19 h un mois de février) avec un plafond nuageux chargé qui ne laisse même pas percer la lune, et ce alors que l'orage violent a déjà envoyé tout le monde à l'abri dans les fermes et maisons. Pour l'inconscient qui serait éventuellement resté dehors à ce moment-là, seuls les éclairs pouvaient par intermittence laisser deviner la masse sombre en train d'avancer.
Quoi qu'il en soit de notre phénomène, c'est une notion importante à connaître quand on souhaite appréhenser la réalité climatologique de nos tornades européennes : malgré sa violence extrême, une telle tornade survenant avant ou après une tempête peut paradoxalement passer inaperçue en tant que telle, les dégâts étant ensuite naturellement attribués à la tempête elle-même, ou cités sans lien direct avec un phénomène précis. Ainsi dans l'extrait du rapport cité en début de billet, la description des dégâts n'établit-elle aucun lien précis avec la tempête ou avec les orages préfrontaux mentionnés. Nous connaissons bien d'autres exemples de ces cas à la fois nocturnes et ainsi noyés parmi d'autres phénomènes. Soulignons aussi que l'hypothèse d'une tornade survenue plus tôt dans la journée n'invalide pas pour autant le fait, puisque les populations devaient déjà être à l'abri chez elles sous l'orage violent. Même encore maintenant, il arrive que des tornades diurnes ne soient identifiées que par les enquêtes des recenseurs.

En conclusion, malgré la paradoxale solidité des hypothèses qui a motivé ce billet, il convient bien sûr de rester vigilant sur ce cas comme sur bien d'autres. Ajoutons qu'extraire toute la substantifique moelle d'un cas initialement  obscur est une activité de recherche non seulement plaisante mais aussi productive. Il peut sembler vain de tergiverser sur des cas pour lesquels peu d'éléments sont à notre disposition mais il ne faut pas oublier que les cas ainsi soulevés pourront susciter témoignages et(ou) transmission de documents inédits et peut-être un jour trouver leur diagnostic définitif, grâce à la médiatisation de l'information rendue disponible. Et pour le moins, on sait qu'ils ne tomberont pas dans l'oubli.

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Nouveautés médiatiques

Thalassa consacré aux récentes tempêtes

Vendredi prochain Thalassa consacre son numéro aux tempêtes du début de l'année qui se sont succédées quasiment sans interruption, causant submersions marines et inondations dévastatrices.

Naissance d'un nouveau magazine sur les catastrophes naturelles et le climat

Le numéro 1 de la revue Climat & Catastrophes naturelles devrait être disponible en kiosque dès demain samedi 29 mars. C'est un trimestriel qui paraîtra -belle idée- à chaque début de saison. Ce sera donc ici le tout premier numéro de printemps, et les prochaines parutions sont prévues à chaque début de saison, été, automne et hiver, avec déjà de nombreuses thématiques variées au programme.  

→  Plus d'infos ici (Météo-paris-com, avec une interview du fondateur de la revue : Jean-Quentin Gérard)

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Notre potentiel supercellulaire français est-il encore à découvrir ?



Tous les ans dès qu'arrive la saison orageuse, les chasseurs d'orages  français se prennent à rêver de partir là-bas, dans ces grandes plaines aux cieux fantastiques fascinants dont témoignent années après années les incroyables clichés des plus grands, Mike Hollingshead, Tim Samaras... Eux aussi se voient déjà sur les routes désertes à traquer les monstres américains et depuis les quelques années qu'elle est apparue, la jeune génération hexagonale passe de plus en plus à l'action, n'hésitant plus désormais à franchir l'Atlantique régulièrement. En cette année 2013, c'est même plusieurs projets simultanés d'envergure qui fleurissent et à qui on souhaite bien sûr une concrétisation fructueuse.

Cependant la question mérite d'être posée. Certes, un passage par les grandes plaines fait indiscutablement partie de l'expérience obligée de tout chasseur d'orage, pour y rencontrer la climatologie américaine elle-même avec ses orages supercellulaires exceptionnels autant que pour profiter sur place de l'expérience et du savoir des Américains. Mais en parallèle, on découvre depuis quelques années, qu'il se passe aussi des choses en Europe voire que dans certaines régions notamment en Europe de l'Est  éclatent des orages eux aussi très rudes. Le développement de la chasse commence à porter ses fruits avec nombre de tubas et de structures remarquables dans les gibecières numériques. Les premières photos de tornades au sol par des témoins et même des chasseurs commencent à venir comme avec la tornade de Toulouse l'année dernière, ou bien celle shootée entre Cramchaban et St Hilaire-la-Palud (17-79) en 2009 par Christophe Coynault. Les jeunes traqueurs "y croyant" de plus en plus augmentent du coup le nombre de leurs prises par le biais du fameux effet "place de parking" et surtout, au fil du temps, améliorent leurs techniques et changent de vision.
Car nous y voilà. Certes, bien sûr en Europe la climatologie orageuse est différente de celle des USA et paradoxalement je reste persuadé que bien des habitants du Middlewest nous envient notre météo plus cool. Mais gardons-nous pour autant d'en tirer des conclusions trop hâtives. Les résultats beaucoup plus abondants des recherches hors de nos frontières notamment en Allemagne mettent en évidence d'autres facteurs qui en France peuvent expliquer ces lacunes. Parmi eux les techniques et objectifs de chasse qui influent indiscutablement sur les prises, ce résultat influant lui-même sur notre connaissance de nos orages, tant la chasse et l'observation de terrain sont primordiales. Chasser les supercellules et les tornades, cela s'apprend tout simplement. Concernant les tornades et autres phénomènes orageux localisés, il est vrai que depuis environ une dizaine d'années l'essor des nouvelles  technologies et le développement de ressources informatives sur le net ont favorisé une meilleure connaissance de notre contexte. J'ai eu moi-même l'occasion de me pencher sur ce thème très particulier de la "chasse à la tornade" en France et vous en ferai part dans un prochain dossier à venir sur Ouest-orages.

Concernant en revanche les différentes structures orageuses et notamment supercellulaires, la découverte est beaucoup plus récente, quelques années seulement. Il y a 7-8 ans, un magnifique cliché de Pierre-Paul Feyte montrant un nuage-mur à jupes dans le Gers a fait le tour du landerneau météo. En 2009, Kéraunos lançait une étude généralisée sur les supercellules et contribuait déjà à un première prise de conscience de la régularité du phénomène.
Mais malgré ces premiers progrès, actuellement les recenseurs amateurs ou pros non spécialistes éprouvent encore de nombreuses difficultés à identifier nos supercellules faute d'un matériel adéquat (seul le radar doppler permet de visualiser le mésocyclone, lui-même élément déterminant du diagnostic supercellulaire). De même, déjà évoquée plus haut, la formation insuffisante des chasseurs qui rapportent les évènements à notre propre contexte orageux participe-t-elle aussi à ce sous-développement notable en France des clichés en live. A ceci s'ajoutent toutes sortes de questions, car bien sûr le contexte européen engendre des cas à l'aspect, aux dimensions et au comportement non forcément "réglementaires" par rapport aux normes habituellement admises par l'OMM, elles-mêmes issues des recherches américaines. Faut-il leur attribuer le qualificatif de supercellule du moment que la présence du mésocyclone est considérée comme certaine (voir plus bas) ? Ou trouver des termes plus adaptés ? Le débat fait rage dans les milieux du net météo et la question est loin d'être tranchée...




Supercellule photographiée par Clément Fayet dans le Puy-de-Dôme le 30 juin 2012 - Copyright Clément Fayet



C'est dans ce contexte particulier que s'inscrit la toute nouvelle étude d'Alexandre Rivet sur les supercellules en France, dont une version allégée vient de paraître sur notre site. Certes d'autres études ont déjà été consacrées au phénomène y compris dans les milieux non scientifiques. Mais cette nouvelle étude a le mérite de se baser sur bien des éléments inédits aux retentissements nouveaux. En effet lors de ses chasses et celles de ses compagnons il a réussi à identifier ou soupçonner jusqu'à 55 supercellules sur la seule année 2012, bien loin du chiffre total répertorié par exemple hez Kéraunos. Ces écrits mettent en exergue pour la première fois la possibilité d'une grande régularite voire d'une certaine familiarité des supercellules dans notre paysage orageux français.

Hein ? Quoi... que... ? ... Nonnonnon, ni Alex ni ses compagnons ne disposaient d'un doppler sur leur toit de leur voiture, c'est grâce à la seule observation et à certaines techniques développées au fil de leur expérience qu'ils ont réussi à obtenir ce qu'ils ont obtenu. Bien qu'il soit possible d'identifier un mésocyclone (rotation généralisée sur toute la hauteur du système) lors de l'observation à partir d'un point éloigné de la structure orageuse dans son ensemble, on comprendra bien évidemment qu'un traqueur  ou un observateur sur le terrain ne puisse VOIR le mésocyclone lorsqu'il se trouve en dessous de l'orage. Cela, seul un radar doppler nous le permet. Mais très intéressant pour nous, Alexandre Rivet nous détaille différents moyens et techniques permettant d'en soupçonner la présence voire en démontrer l'existence. Souvent très mal comprise, cette notion se rapporte à la simple démonstration théorique de l'existence d'un fait ou d'un phénomène alors même qu'on ne peut le voir. Toutes proportions gardées, on pourrait la rapprocher de celles qu'opèrent les astrophysiciens pour certifier la présence d'une exo-planète dans un système très lointain, alors que nos télescopes ne peuvent la montrer réellement. Le principe de base demeure le même, une approche laborieuse, sans recettes toutes faites, par les indices visuels (terrain) ou théoriques directs ou indirects, méthode qui nécessite de cumuler les différentes méthodes d'approche (analyse des radars à balayages horizontaux utiles pour certains types de SP, techniques d'observations de terrain, diverses déductions...) et de garder l'humilité nécessaire quand il s'agit de tâtonner, rechercher, explorer... sachant que pour bien des cas, il restera toujours difficile voire impossible de trancher vraiment. Ouverte au débat et au questionnement comme le précise d'ailleurs Alex Rivet dans son étude, et compte tenu de l'inévitable marge d'erreur, cette méthode a donc l'immense mérite d'éviter une rétention de données qui elle-même s'est toujours révélée dommageable à la connaissance climatologique de ces structures orageuses spécifiques. 

Quant au traqueur en présence d'une structure suspecte, il lui reste à tout mettre en oeuvre pour bien l'observer, en repérer les aspects significatifs, choper les phénomènes locaux qui peuvent être très fugitifs... Pour cela aussi, des réflexes spécifiques à acquérir ont été identifiés et détaillés pour vous dans son étude.  



Nicolas Baluteau


 

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