couloirs de tornades en France

Tornado Alleys à la française : où en est-on aujourd'hui ?

Du travail titanesque de notre coéquipier Gwenael Milcareck, en cours actuellement sur notre base de données régionales et sur le pays entier, ont commencé d'émerger quelques méta-données et pistes de réflexion intéressantes qui ont déjà fait l'objet de nos pages Climatologie. Ces derniers jours, c'est la question de la densité des tornades en France et la présence dans notre pays de "Tornado Alleys" qui revient sous les feux de l'actualité.


A partir des cas avérés de cette vaste collecte de données (plus de 4000 cas en totalité à ce jour !), une petite étude vient en effet d'être réalisée sur les années 2000-2015, dont l'originalité tient en deux points :
la désormais habituelle compilation de plusieurs bases de données françaises en ligne (Kéraunos, Ouest-orages, Météo-Lorraine et Météo-Oise) qui déjà à elle seule fait de ces résultats connus en ligne probablement les chiffres les plus complets et les plus proches de la réalité qui soient.
la prise en compte par l'étude elle-même de deux facteurs susceptibles de biaiser les données : la différenciation saisonnière et le caractère inégal de la couverture médiatique selon les régions.
La différenciation saisonnière, avec des situations types pour les saisons chaude et froide, questionne en effet, on verra pourquoi plus bas. 
Pour contrer le deuxième obstacle, celui de l'inégalité médiatique, une première étape a été réalisée avec les seuls cas avérés (selon notre toute nouvelle échelle de fiabilité qui a justement pour but d'intégrer cette question des lacunes informatives). C'est elle qui fait l'objet de ce billet. Une seconde étape intègrera ensuite les cas dits probables et surtout probables +, cas impossibles à valider complètement pour des raisons purement formelles mais dont nous sommes pratiquement sûrs de la nature tornadique ou au moins tourbillonnaire. Nous sommes en effet convaincus qu'il faut impérativement mener de front les deux types d'étude si on souhaite s'approcher au mieux de la réalité climatique à l'échelle du pays.

Entrons maintenant dans le vif du sujet. Avant toute chose, voici ci-dessous la carte de la répartition des tornades françaises avérées, par arrondissement, toutes saisons confondues (les cas ayant traversé deux arrondissements comptent dans les deux).

   
Densité totale toutes saisons par arrondissement sur la période 2000-2015 - © Gwenael Milcareck pour Ouest-orages  / Dégâts causés par la tornade F0 d'Arvert (17) le 3/11/2014 - © Lionel Degremont  /  Tornade de Gerbépal le 13 mai 2015 copie d'écran d'une vidéo - Auteur inconnu


Cette première carte d'emblée bouscule pas mal de choses qui semblaient acquises. Tout d'abord, exit le couloir SW/NE initialement identifié par Jean Dessens. Il est vrai qu'il était plus à "nœuds" que continu et qu'à l'époque on ignorait bien des zones de densité qui se sont révélées depuis, comme la Bretagne. Sur cette carte, désormais plusieurs couloirs de tornades semblent se révéler :
- le premier qui s'étend des côtes bretonnes au NPDC
- le second qui s'étend des côtes vendéennes/charentaises à la Lorraine
- le troisième qui s'étend du Var à l'Hérault.

On constate en effet sur ces 3 zones une fréquence des tornades particulièrement élevée notamment dans le Var, l'Hérault, le Nord et le Finistère. Mais qu'en est-il de la répartition saisonnière dans notre pays et peut-on réellement parler de "Tornado Alleys" en France, au sens où on pourrait l'entendre de zones à plus forte densité de tornades tout au long de l'année (ce qui est le cas aux USA) ? 

C'est pour apporter une réponse à cette dernière question que deux nouvelles cartes ont été réalisées, prenant en compte la répartition saisonnière (saison chaude: avril à septembre et saison froide: octobre à mars).

                           

Densité totale en été par arrondissement sur la période 2000-2015 - © Gwenael Milcareck pour Ouest-oragesDensité totale en hiver par arrondissement sur la période 2000-2015 - © Gwenael Milcareck pour Ouest-orages 

Le constat est sans équivoque : les deux premières "Tornado Alleys" ne sont plus présentes. Seul subsiste le couloir méditerranéen ainsi que deux petites zones sur la prétendue première "Tornado Alley" : les côtes du sud de la Bretagne et le NPDC.
En quoi ces cartes pourraient-elles démontrer que le couloir en réalité n'existe pas ? On retrouve sur la deuxième carte (hiver) une forte concentration de tornades sur le littoral Ouest, due à la fréquence des traînes actives en cette période de l'année. Sur la première carte (été) cette zone se décale vers la moitié est de la France avec une plus forte concentration sur la moitié nord du pays, les orages estivaux survenant principalement à l'intérieur des terres.
L'existence de deux réels couloirs de tornades supposerait donc qu' il y ait une forte densité dans ces deux zones quelle que soit la saison (comme aux USA).  Or, en se basant sur les chiffres des cas avérés, seules les côtes méditerranéennes révèlent une fréquence des tornades à peu près similaire au fil des saisons.

Notons que la répartition des tornades en fonction de la saison reste bien particulière dans notre pays, très également répartie entre saison chaude et saison froide. Une "équité" due à la grande diversité du climat français qui comprend, pour résumer, climat océanique sur l'ouest et le nord du pays, climat méditerranéen au Sud et climat semi-continental/montagnard à l'Est. Une caractéristique donc bien nationale puisque même en Europe de l'Ouest, d'autres pays européens relèvent d'une climatologie plus monochrome. Ainsi au Royaume-Uni retrouve-t-on une dominante hivernale puisque le climat y est océanique dans la quasi-totalité du pays, alors qu'à l'inverse l'Allemagne se caractérise par une dominante estivale due à un climat majoritairement continental.
Sur le premier graphique, on notera en outre que les mois d'automne ont volé la vedette au traditionnel pic d'été, ce qui distingue cette période 2000-2015 de la totalité du recensement incluant les cas anciens. Caractéristique réellement climatologique ou relevant d'un phénomène temporaire privilégiant les situations hivernales ? L'avenir nous le dira...


    
Graphique de la répartition mensuelle des tornades en France sur la période 2000-2015 - © Gwenael Milcareck  /  Répartition des tornades en France en fonction de la saison sur la période 2000-2015 - © Gwenael Milcareck

A titre compartif, les mêmes graphique et camembert pour les 8 départements du centre-Ouest couverts par Ouest-orages. Sans surprise, on notera la plus grande proportion des cas de saison froide sur ces régions littorales ou proches du littoral :

   
Graphique de la répartition mensuelle des tornades en centre-Ouest sur la période 2000-2015 - © Gwenael Milcareck  /  Répartition des tornades en centre-Ouest en fonction de la saison sur la période 2000-2015 - © Gwenael Milcareck



CONCLUSIONS


Les résultats de cette première étude basée sur les seuls cas avérés sont plutôt percutants, bousculant bien des certitudes.

1) La physionomie des couloirs est complètement bousculée, faisant disparaître le classique couloir du NW Charentes/NPDC, sans toutefois remettre en question le décalage très net entre couloirs de tornades et couloirs d'orages, autre spécialité bien française.   

2) L'étude intitulée Les tornades en Charente et Charente Maritime de N Baluteau, initiée dès 2004 et réactualisée en 2012, se trouve désormais prolongée et affinée par ces nouvelles recherches 
Il était temps que ces données soient complétées voire rectifiées, comme appelait à le faire depuis des années l'auteur de cette étude, pour les faire évoluer. 
La principale évolution avait d'ailleurs déjà été anticipée dans l'étude, celle du rapport entre les chiffres charentais et ceux du reste du pays dans le sens d'un lissage qui laisserait apparaître des zones de densité plus large. C'est précisément ce qui est en train de se passer et ce depuis déjà quelques années. Sans pour autant infirmer la tendance -en absolu- à la forte densité charentaise (environ 1 à 2 cas significatifs par an pour laquelle des causes possibles avaient été évoquées) révélée par cette étude, on voit maintenant que de façon relative, d'autres régions ont émergé. Certains départements ou zones méditerranéennes comme le Var ont brutalement fait irruption avec une remarquable densité, ainsi que la Bretagne, l'Alsace ou les régions bourguignonnes.   

3) Le recensement et la cartographie des zones de densité restent toujours fragiles et sujets à caution. Bien des facteurs relativisants sont en effet à prendre en compte dès qu'on parle de densité. D'une part, ici les chiffres et résultats ne se basent que sur les cas avérés. Sur certaines régions notamment les Charentes, malgré les indéniables progrès constatés ces dernières années, la grande proportion de cas classés Probable + trahit les grandes difficultés toujours rencontrées pour collecter l'information décisive. Et même en dehors de ces obstacles particuliers, on sait que le recensement par définition est un recensement plancher surtout pour les périodes anciennes, et qu'au début des années 2000 le recensement était encore disparate. C'est aux alentours des années 2004-2005 qu'il a commencé à s'organiser plus sérieusement grâce au forum d'Infoclimat et à quelques pionniers du recensement avant que Kéraunos ne prenne efficacement le relais à partir de 2006. C'est donc plutôt à partir de 2004-2005 qu'il faudrait placer la bascule conduisant à un recensement de plus en plus fiable et exhaustif... du moins pour les cas dont l'intensité >= F0/T1 ! (voir ci-dessous). La période de référence sur laquelle s'appuie la présente étude reste donc trop courte pour conférer à cette dernière une véritable nature climatologique et de ce fait, jongler avec la double nécessité de disposer de la période la plus longue possible et disposer d'un recensement le plus exhaustif possible revient trop souvent encore à tomber de Charybde en Scylla.

4) Enfin, la présence ou non dans le total des toutes petites tornades sans dégâts ou presque est un paramètre systématiquement négligé dans les études sur la densité et pourtant de la plus haute importance : comment peut-on en effet comparer une région fortement médiatisée et couverte par les chasseurs où de nombreuses F0 très faibles sont révélées, avec une région où les cas sont essentiellement révélés par les journaux et où dominent les tornades plus fortes ? Nous savons en effet que les toutes petites tornades sont bien plus nombreuses que les autres : dans ces zones où elles sont encore peu connues, il est donc nécessaire d'estimer leur nombre, une estimation qui compte tenu du caractère pyramidal des intensités fait passer du simple au double voire au triple le nombre total estimé.
 


A VENIR PROCHAINEMENT :
- Etude complémentaire incluant les cas probables et probable +.
- Etude de la densité par intensité
 

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