classement des tornades

Les 3 tornades de septembre dernier : où en est-on ?

[Initialement destiné à être publié au matin du 14 novembre, ce billet a du être déprogrammé suite au terrible attentat que l'on sait. Nous le publions aujourd'hui 16 novembre non seulement parce que c'est la date-anniversaire de la tornade de Sonnac, mais aussi parce que cette focale sur le devenir des sinistrés et le formidable élan de solidarité qui a suivi résonne désormais étrangement maintenant qu'il est question des mêmes valeurs, des mêmes réactions pour un évènement d'une toute autre ampleur.]

Il y a deux mois, trois tornades frappaient la région, les deux première à Chaillais-les-Marais (85) et Saint-Bonnet-sur-Gironde (17) le 13 septembre, et trois jours plus tard le 16 septembre, la plus marquante d'entre elles qui a parcouru 70 kms environ du NE de Saintes (17) jusqu'au SE de Ruffec (16).  Deux mois plus tard, où en est-on ?

Tout le monde a vu les images spectaculaires qui ont été prises des deux tornades survenues en Charente Maritime les 13 et 16 septembre derniers, et tout le monde se souvient des images des dégâts spectaculaires qu'elles ont causé notamment sur Le Liboreau et au Goulet le 16. Mais au-delà des images choc, on connaît beaucoup moins les suites à moyen voire à long terme de ces catastrophes : conséquences socio-économiques, financières, psychologiques...
Deux mois après, où en est-on ? Retour sur la situation actuelle où l'accent sera mis sur les communes de Sonnac et Matha parmi les plus durement touchées.
 

Conséquences financières et matérielles

Au Liboreau (Sonnac) les premières urgences ont été bien sûr le déblaiement des débris, la sécurisation des lieux par étayage ou abattage, la remise en service de l'électricité et du téléphone, la réparation des dégâts sur des maisons et le relogement des personnes dont les maisons avaient été rendues inhabitables. Des travaux pour lesquels employés des communes voisines et simples voisins se sont mêlés aux services du SDIS, de la Sécurité Civile, d'ERDF et de France Telecom durant plusieurs jours. Certaines constructions et bâtiments d'exploitation ont même du être rasés. Dans l'une de ces demeures les plus touchées, non seulement la toiture a été intégralement arrachée, mais les planchers eux-mêmes auraient été soulevés.
Les conséquences économiques de tels dégâts sont bien sûr très importantes. Certains sinistrés (exploitants agricoles...) ont perdu ou quasiment perdu leur outil de travail. Pour un certain nombre d'entre eux, le montant du préjudice subi peut atteindre plusieurs centaines de milliers d'euros. Hélas pour eux, l'indemnisation s'est révélée un véritable chemin du combattant. En effet, pour des vents localisés tels que les tornades, une commune ne peut bénéficier d'un arrêté de Catastrophe Naturelle* et doit donc, comme ses administrés, se tourner vers les assureurs privés, sans bénéficier de la procédure d'urgence instaurée en 2014 pour ce cadre précis. Et le délai d'attente pour une validation de dossier prend généralement plusieurs mois.
Heureusement  la commune de Sonnac n'a subi de dommages que sur des poteaux électriques mais en revanche à Villars-les-Bois, où l'église et divers biens communaux ont été sinistrés, le préjudice s'élève à 50 000 € soit environ le cinquième du budget annuel (!). Même scénario au Troquereau (Saint-Bonnet-sur-Gironde) où 3 jours auparavant l'autre tornade avait sinistré 18 foyers dont 13 maisons d'habitation, et où des familles avaient du elles aussi être relogées.

   
  Au Liboreau, la commune de Thors participe au déblaiement des troncs. Au premier plan, remise de poteaux neufs par un camion France Telecom - © Noé Bourgoin /  Dans un atelier presqu'entièrement détruit au Liboreau - © Noé Bourgoin
 

Sur le plan humain... 

Les séquelles psychologiques liées à la brutale confrontation avec la tornade, vue directement ou ressentie entre les murs du foyer, est d'autant plus rude que la culture du phénomène reste encore peu développée en France, même dans cette région régulièrement touchée. Je n'ai pas vu mentionner de dispositif spécialement dédié à la lutte contre le stress post-traumatique (mise en place de cellules psychologiques, actions et interventions scolaires...) comme cela avait été le cas pour la tempête de 99. Or passés les premiers jours, il est indispensable que les personnes choquées puissent extérioriser ce qu'elles ont vécu par la parole.
Et ce d'autant plus qu'à ces premiers chocs émotionnels s'ajoute très vite le stress plus secondaire mais tout aussi pénible de l'urgence matérielle, financière et professionnelle.
A ce propos je m'élève souvent contre cette tendance des spécialistes à employer, dans leur communication vis à vis des journaux et du grand public, les termes "faible" et "modérée" pour des cas de tornades d'intensité F0/T1 ou F1.Certes sur l'échelle de Fujita, ces appellations théoriques sont correctes mais elles ne reflètent aucunement la réalité vécue ni même la violence des éléments. Même à ce stade d'intensité, ces phénomènes peuvent faire basculer des vies, comme à Marans en 1997 où l'un des témoins interrogés a du déménager en Vendée et 10 ans après, ne pouvait encore soutenir la conversation sans laisser perler l'émotion (!). La longue attente pour la validation des dossiers d'assurances est elle aussi génératrice d'inquiétude, surtout lorsqu'on ignore le montant exact des indemnisations que l'on va percevoir et que pendant ce temps, il faut continuer à travailler.
On ne saurait donc négliger ce facteur très important, qui peut même contribuer à alourdir le bilan humain d'un phénomène comme il a été le cas après la tornade de Hautmont, dont certains sinistrés ont été acculés au suicide.

Heureusement, que ce soit à Sonnac, Saint-Bonnet ou ailleurs, s'est -aussi- levée une chaleureuse vague de solidarité et d'entr'aide de la part des voisins et amis, ainsi qu'entre communes. Incroyable élan de générosité, la solidarité entre voisins, toujours spontanée, a de quoi surprendre dans nos sociétés individualistes actuelles, et pourtant nous avons pu constater sa constante récurrence à chaque sinistre. Les gens se connaissent et de plus, peuvent échanger au-delà de la stricte aide matérielle. 
A cette première forme de solidarité, la plus immédiate, les sinistrés ont eu cette fois-ci la "chance" de voir succéder la solidarité nationale voire européenne, favorisée par l'ample médiatisation de l'évènement, avec ses collectes de dons et appels au bénévolat pour les sinistrés. Plus localement à Sonnac, l'association Loisirs pour Tous -section Yoga a organisé le 10 octobre une Journée de Solidarité en faveur des sinistrés, avec diverses animations dont une exposition pédagogique à laquelle Ouest-orages a participé (photo ci-dessous). Outre la collecte directe de dons, elle a permis d'activer un autre puissant outil de lutte contre les effets dévastateurs du traumatisme : l'information. De même, toujours à Sonnac, une association culturelle du canton a donné un spectacle dont les recettes ont été entièrement reversées aux sinistrés.


        
Panneaux exposés lors de la journée de solidarité organisée à Matha par l'association Loisirs pour tous, avec la contribution de Ouest-orages  - photo Janine Ben Amor  /  Au Liboreau, les tracteurs des voisins venus aider au déblaiement  - © Noé Bourgoin


"Ce n'est pas un zoo ! " L'horrible défilé des voyeurs ...

En revanche, autre phénomène, beaucoup moins agréable celui-là et qui ajoute inutilement à la souffrance, les touristes des catastrophes qui se sont succédés sur Le Liboreau et Le Goulet. Ils ont suscité un tel agacement tel qu'un article lui a été consacré par sudouest.fr un peu plus d'une semaine après l'évènement (!). Notons que jusqu'à présent dans la région, les communes sinistrées par les tornades, microrafales ou autres phénomènes orageux violents avaient eu la chance d'échapper à ce voyeurisme grâce à une médiatisation discrète. Mais cette dernière fois, l'info s'est exceptionnellement répandue à l'échelle nationale et même européenne, portée par les terribles photos prises du Dragon 17 (une première !) ... avec des conséquences pas toujours positives hélas.
Ainsi durant les semaines qui ont suivi, la horde des badauds de tout poil s'est abattue sur les lieux pour voir et photographier, certains allant même jusqu'à faire des selfies (!).Un ahurissant manque de considération qui suscitera en retour des réactions indignées, comme au Liboreau ce panneau affichant "Ce n'est pas un zoo !".

C'est par ailleurs pourquoi, afin d'éviter des griefs injustifiés, il est également impératif de connaître les équipes d'enquête et d'expertise envoyées sur les lieux des catastrophes par des associations telles que la nôtre ou d'autres organismes non officiels. Le fait est récent en France, quelques années seulement, et les gens ne le connaissent pas bien encore. Evidemment ici le but n'est pas le même : nous sommes contributeurs notamment pour l'ESSL (European Severe Storm Laboratory) et il s'agit pour nous de photographier, étudier le terrain et interroger les gens pour mieux recenser le phénomène, enrichir une base de données qui elle-même constitue un outil essentiel pour la science... et donc la prévention. 



  →  Les dégâts de la tornade dite "de Sonnac" (article sudouest.fr)
  →  L'heure de la reconstruction (article sudouest.fr disponible uniquement pour les abonnés, paru également en édition papier)




                                
                                                                               Dans le hameau du Liboreau sinistré - © Pierre Mounier, publié sur sudouest.fr

 

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Tornade meurtrière F4 à Mira au NO de Venise le 8 juillet

 

[MAJ 15/07/2015 La tornade de Mira et Dolo vient d'être classée définitivement F4 par l'ESSL (European Severe Storm Laboratory) et les premiers chiffres viennent d'être publiés. La distance parcourue par la tornade fut de 11,5 km et sa largeur maximale fut d'un kilomètre.  →  Billet ESSL
Le rapport complet sera publié prochainement.


 

[10/07/2015]
Au moins 1 mort, 72 blessés et de nombreux sans abri, tel est le bilan de cette violente tornade qui s'est abattue hier vers 17h30 locales entre Dolo et Mira au SO de Venise, et que l'ESSL a provisoirement classé F4.
 

Toitures intégralement arrachées avec leur charpente, arbres déracinés, voitures détruites et déplacées parfois sur des centaines de mètres, des lampadaires tordus... et surtout un bilan humain très lourd dont 1 décès confirmé, une personne au volant de sa voiture dont le véhicule a été soulevé et qui a été tuée sur le coup. On déplore également 72 blessés dont 3 graves et de très nombreux sans abri. Tel est le bilan provisoire de cette catastrophe survenue au SO de Venise, nord Italie vers 17h30 locales (15 h 30 UTC).
Autre aspect plus méconnu et collectivement catastrophique des conséquences de ces phénomènes destructeurs : la destruction du patrimoine culturel et architectural. La Villa Santorini-Toderini-Fini à Dolo , construite il y a 4 siècles et qui jusqu'à ce jour abritait un restaurant réputé, a été quasi intégralement détruite (montage ci-dessous à droite).
De nombreuses photos et vidéos du phénomène et de ses dramatiques conséquences ont été publiées le jour même.

D'après la brève publiée par l'ESSL (European Severe Storm Laboratory) qui s'apprête à enquêter sur le cas durant les prochains jours, l'intensité du phénomène est a priori estimée à F4 (l'avant-dernier degré sur l'échelle de Fujita qui en compte 5), sur la base de très lourds dégâts comme ceux causés sur la Villa di Fini dont il ne subsiste que certaines cloisons. Ce classement devrait être confirmé ou mis à jour autour du 14 juillet prochain.

Quoi qu'il en soit on est certain d'avoir affaire ici à l'une des tornades les plus violentes de ce début de siècle en Europe de l'Ouest. Précisons également que le nord de l'Italie et notamment la plaine du Pô sont l'une des régions européennes les plus touchées par les tornades. Quelques exemples de cas parmi les plus récents : les deux tornades du 12 Juin 2012 l'une à Venezia-Sant'Elena (F1/T3) et l'autre à Torre di Fine toujours dans le Veneto, celle du 3 mai 2013 à Modena (F3-F4 !), enfin celle du 30 avril 2014 à Nonantola qui a blessé 5 personnes.

     
La tornade de Mira, copie d'écran d'une vidéo amateur - Auteur Venessiano 76, publiée sur Youreporter  /  Vue aérienne prise par les services des sapeurs-pompiers  /  La Villa di Fini (Dolo) avant et après le passage de la tornade - montage Nicola Vianello, publié sur Facebook



La tornade traverse l'autoroute - auteur Remix (pseudo), vidéo publiée sur Youtube



Photos et vidéos, rapports de chasse
→  Vidéo de la tornade - Source Youreporter
→  Vidéo de la tornade, filmée d'une voiture - source ilgazzettino.it
→  Vidéo de la tornade, filmée depuis un jardin - Rete Meteo Amatori, page Facebook Tornado in Italia
→  Rapport de chasse - Valentina Abinanti alias Tornado Seeker

Articles de presse
→  Article détaillé du Quotidiano (quotidiano.net)
→  Article de meteo-world (francophone)
→  Focale sur les dégâts sur la Villa di Fini (Dolo) - MétéoWeb.eu
 
Références spécialisées
→  Brève publiée par l'ESSL(fréquentes MAJ à attendre) 
→  Rapport sur l'ESWD, base de données européenne des tornades gérée par l'ESSL
→  Rapport préliminaire publié par l'ARPAV, Agence Régionale pour la Prévention et la Protection de l'Environnement du Veneto ( pour les passionnés experts qui lisent l'italien)

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BDD Vers une troisième F5 en France ?

Le 13 février est une date-anniversaire pour le moins particulière pour notre région voire pour la climatologie des tornades en France. Vous avez peut-être entendu parler de la violente tempête survenue à cette date en 1900 sur le secteur de Chizé (sud 79), recensée par Guillaume Séchet dans son ouvrage Quel temps ! et par JL Audé dans sa rétrospective Chroniques du climat en Poitou-Charentes-Vendée.
Récemment, nos investigations nous ont permis de découvrir le cas d'une possible tornade survenue lors d'orages frontaux précédant cette tempête, et dont l'intensité interpelle fortement puisqu'elle aurait soulevé (selon le terme de la source) toute une portion de chaussée avec ses arbres plantés dessus ! De ce fait -et bien conscients de la portée d'une telle donnée même hypothétique- nous n'hésitons pas à envisager un probable stade F5 sur une courte portion de son trajet, ce qui pourrait faire de ce cas, compte tenu des habituelles réserves liés au recensement des cas anciens, la troisième F5 recensée en France.


Il y a très exactement 115 ans, en soirée et dans la nuit du 13 au 14 février 1900, une violente tempête souffle sur une bande allant des Deux-Sèvres à la Franche-Comté, avec des rafales comprises entre 100 et 180 km/h (source Quel temps ! de Guillaume Séchet). On sait que les Deux-Sèvres ont été particulièrement touchées, la forêt de Chizé traumatisée avec des centaines d'arbres déracinés. Du fait de cette virulence régionale, l'évènement se retrouve documenté dans plusieurs sources locales ou relatant des faits locaux, hélas en des termes trop flous ("ouragan", "cyclone"...) pour autoriser un quelconque diagnostic sur la nature exacte du ou des phénomènes, excepté celui de la tempête elle-même.
C'est toutefois dans une publication locale, le Bulletin de la Commission Météorologique des Deux-Sèvres, qu'un rapport descriptif a brusquement retenu notre attention :
"Un cyclone, d'une rare violence, a sévi sur toutes nos régions dans la nuit du 13 au 14 Février. Dans la soirée du 13, vers 4 heures, des manifestations orageuses se produisirent sur divers points; à 7 heures du soir, le vent est dans toute sa force et souffle en tempête jusque 3 heures du matin. Les dégâts sont considérables: des toitures sont enlevées, de nombreux arbres arrachés; près Chizé, toute une chaussée soulevée sur une longueur de 40 mètres, avec les arbres qui s'y trouvent plantés; sur une des rives de la Boutonne (rivière traversant Chizé), 67 peupliers déracinés sur une longueur de 3 kilomètres; mêmes dégâts sur tous les points tant au Nord qu'au Sud, car le vent a fait rage partout. Dans le marais, les arbres maltraités se comptent par centaines."
Bulletin de la Commission météorologique des Deux-Sèvres,14e année, 1900-1901
Dans ce rapport, deux nouveautés ne peuvent qu'interpeller le lecteur attentif :
- La mention des orages préfrontaux en après-midi et soirée, première allusion à des phénomènes convectifs différenciés de la tempête
- Et surtout, le détail de la chaussée soulevée sur 40 m avec tous les arbres restés plantés dessus. Outre le fait que seule une tornade peut causer ce type de dégât par soulèvement vertical si tel est vraiment le cas, ici la force proprement ahurissante nécessaire pour provoquer un tel soulèvement laisse pantois.

Penchons-nous d'abord sur le contexte météorologique de cette soirée et nuit des 13 et 14 février 1900.
 



Contexte métérologique


Ce jour-là, une dépression centrée sur les Iles Britanniques et un anticyclone positionné sur le Groenland font circuler un flux d'Ouest/Sud-ouest très dynamique sur un secteur placé directement sous une vigoureuse branche de jet, lequel traverse toute la France. Le conflit entre l'air doux circulant plus au sud et l'air nettement plus frais voire quasi froid présent plus au nord déclenche alors une forte instabilité sur toutes ces zones médianes.
On remarquera la similitude de cette situation à l'échelle synoptique avec celle de la nuit du 1er au 2 décembre 1976, où en Saintonge une tornade décapitait le clocher de l'église de Loiré-sur-Nie vers 23 h, précédant l'arrivée d'une très violente tempête sur la région (le lendemain, on relevait une rafale de 174 km/h sur l'île de Ré). Les seules différences notables entre les deux contextes sont la présence d'un anticyclone sur l'Océan Atlantique en 1976 et quelques divergences de données sur la pression (plus basse en 1976) et la vitesse du jet stream (plus élevée en 1900).


                                  
                                                              Carte des géopotentiels le 13 février 1900 à 19 h - © Météociel


En soirée, les observations font état d'orages préfrontaux qui ont éclaté grosso modo entre 16 h et 19 h locales. Il semble, pour au moins une partie d'entre eux, qu'ils aient été forts avec une activité électrique soutenue, comme le suggère cette pittoresque description de l'un d'eux entre 19 h et 19 h 44 locales sur Paris, ville pourtant peu sujette aux orages hivernaux  (source : La Nature, volume 28, 1er semestre page 210).
Un tel contexte rend tout à-fait envisageable la survenue d'une ou plusieurs tornades dans la nuit du 13 au 14 février 1900, que ce soit sous les orages préfrontaux ou ceux qui ont pu suivre dans le ciel de traîne.


 

Analyse des éléments disponibles sur le cas de Chizé


Notre analyse et nos questionnements se sont articulés autour de 3 grands axes :
 

La nature du phénomène

Ici le détail même spartiate est tellement caractéristique qu'il ne laisse aucun doute si vraiment l'exacte restitution de la réalité par les termes employés était confirmée (et cette dernière est probable, nous le verrons). Le terme "soulevée" dans le texte a donc de grandes chances de se rapporter à un soulèvement par le haut par les seules forces d'arrachage du phénomène, liées à la très brusque chute de pression, soulèvement qui de surcroit concernerait la totalité de la portion de 40 m ("toute une chaussée"). Le fait même que les arbres n'aient pas été brisés ou déracinés va également dans le sens de l'hypothèse.
Etat de fait rarissime, ici ce terrible détail, probant si confirmé, irait jusqu'à compenser les lacunes de données (brièveté du phénomène et largeur du couloir notamment) ce qui aurait été impossible avec un cas d'intensité plus "familière". Concernant l'étroitesse du couloir, un détail est toutefois intéressant : celui des 67 peupliers déracinés sur une longueur de 3 kilomètres. Le peu d'arbres déracinés sur un si long trajet renforce en effet l'hypothèse d'un couloir de dégâts peu large.
On sait que des tornades de saison froide peuvent atteindre des intensités extrêmes comme à La Rochelle le 25 janvier 1971, avec toutefois des dimensions souvent moindres et une intensité maxi atteinte sur de courtes distances comme c'est le cas ici. Mais si l'intensité F5 était avérée ce serait une première en France, car nous aurions recensé la toute première F5 de saison froide (!).


L'intensité du phénomène

C'est là que se combattent plusieurs éléments : ceux qui attestent de l'extrême violence du phénomène et laissent sérieusement envisager le stade maximum F5, et ceux qui à l'inverse nous ont conduits à atténuer cette tendance et envisager un classement-plancher F3/T7 ou F4.
 
C'est autour du revêtement de cette route dans les années 1900 qu'une bonne partie des débats a porté : terre battue ? pavés ? La carte postale ci-dessous donne une idée du type de revêtement sur Chizé dans les années 1900.

                           
                       Route de Brioux à Chizé (79) dans les années 1900 : source communes.com

Mais ici, le soulèvement direct d'une zone de terre humide (l'hiver 1900 fut très humide) de plus de 40 mètres, avec ses arbres apparemment soulevés eux aussi en bloc et pesant selon nos calculs entre 840 et 860 t, ne peut que résulter d'une intensité de classe F5. L'unique réserve venant, on l'a vu, d'un glissement de sens toujours possible du terme "soulevé" ou quelconque autre détail de la description... Et encore les propos émanent-ils d'un écrit scientifique et sont-ils de surcroît affirmatifs, exprimés sans précaution de langage, ce qui leur confère une certaine crédibilité. On voit donc, malgré l'absence de détails, les tiraillements que peut provoquer un tel cas qu'on ne peut pas plus négliger que valider.

Malgré tout, on signalera aussi quelques facteurs "freins"  : 
- L'humidité dans le sol a pu éventuellement favoriser le soulèvement (la tornade étant passée à proximité d’un cours d’eau) 
- Aux alentours les arbres ont été seulement déracinés sans mention d’arbres brisés ou écorcés. Ce dernier fait peut toutefois s'expliquer par le fait que seule une portion courte du trajet peut comporter des dégâts de type F5. Le reste du temps, la tornade aura donc été d'intensité inférieure. Rappelons aussi qu'une tornade peut ne pas présenter la même intensité sur toute sa largeur en un temps donné (pour les cas de très grande largeur) : ainsi sur une F4 présentant une largeur de 1 km, la portion centrale sera la plus dévastatrice alors que sur les bords elle pourra ne relever  "que" du stade F2.
- On peut avancer l'hypothèse de vents rectilignes qui auraient déraciné les arbres, entraînant avec leur chute le soulèvement partiel de la chaussée. Option à ne pas exclure, mais là encore ce sont les indices informels du texte qui nous empêchent d'y adhérer complètement (le texte laisse en effet entendre que les arbres ont été soulevés vers le haut en même temps que la chaussée et qui plus est, d'autres arbres sont précisément qualifiés de déracinés par ailleurs, ce qui laisse d'autant planer le doute pour ceux-ci où la mention n'apparaît pas).
- L'absence de mention d'arbres écorcés signifie presque à coup sûr que sur les lieux mêmes de la chaussée arrachée, aucun arbre n'a été écorcé : en effet, un détail aussi frappant que celui de l'écorçage aurait été mentionné.
- Enfin, la morphologie du terrain a pu également jouer un rôle crucial favorisant le soulèvement.


La localisation et le trajet du phénomène

L'étude de la localisation a été menée à partir de cartes anciennes, les portions boisées ou urbanisées ayant beaucoup évolué depuis 1900. Le phénomène a pu parcourir un trajet de 3 kms minimum mais la largeur et bien d'autres paramètres demeurent encore inconnus.
67 arbres ont été abattus sur un trajet de 3 km le long d'une rive de la Boutonne (qui traverse Chizé). La seule rive possible est celle de droite (à gauche sur la carte) puisque celle de gauche (à droite sur la carte) est moins boisée et qu'une abbaye se situe sur cette rive. La ville de Chizé n'ayant a priori pas été touchée (aucun dégât clairement localisé dans la ville), la tornade se serait donc déplacée à l'extérieur de la ville, sur la rive gauche de la Boutonne en passant à proximité de l'agglomération. On peut donc localiser la portion touchée au moment où l'intensité est supposée avoir atteint le stade F5, entre les deux départementales D106 et D1 (déjà présentes en 1900).

Dans le texte, rien ne démontre de façon absolue que Chizé n'ait pas été touché par la tornade, même si on le "ressent" plus ou moins. Les descriptions sont malheureusement trop vagues et les mentions de toitures enlevées, arbres déracinés et autres, non localisées dans le texte, pourraient s'y rattacher au moins partiellement. Néanmoins ce couloir reste intéressant en tant qu'hypothèse : on y retrouve la classique orientation W/SW-NE et surtout les fluctuations du terrain semblent y concorder avec les fluctuations supposées d'intensité...


      
Carte du trajet estimé (en rouge la portion la plus violente)  /  Carte des fluctuations d'intensité (estimation selon le principe de la dégressivité) - © Gwenael Milcareck pour Ouest-orages
 

Dernière précision enfin concernant les fluctuations d'intensité : en l'absence d'étude directe du terrain, il est toujours très difficile pour ne pas dire impossible de les localiser précisément, sauf à établir des hypothèses précises en rapport avec la topographie des lieux (et encore demeure ici une inconnue de taille dans les facteurs influant sur l'intensité : l'évolution de la situation météo à l'échelle synoptique et à plus petite échelle, l'évolution des cellules orageuses qui en dépend, le tout en fonction de l'horaire de survenue du cas,... lui même inconnu !). Seul l'emplacement du secteur où la chaussée a été soulevée sur 40 m permet de localiser la portion de trajet où le phénomène aura été le plus intense, ce qui nous a permis d'estimer le reste du trajet à partir de ce centre de gravité.


 

Conclusion


Voilà un cas qui nous a encore donné du fil à retordre. Paradoxalement les dégâts typiques d'une F5 offrent une certaine "facilité" par leur caractère exclusivement relié à ce phénomène qui élimine d'emblée les autres, mais il manque des informations et de précieuses données sur cette probable tornade. Si avérée, il faut alors l'imaginer se formant en rase campagne, en pleine nuit noire (probablement vers 18 h- 19 h un mois de février) avec un plafond nuageux chargé qui ne laisse même pas percer la lune, et ce alors que l'orage violent a déjà envoyé tout le monde à l'abri dans les fermes et maisons. Pour l'inconscient qui serait éventuellement resté dehors à ce moment-là, seuls les éclairs pouvaient par intermittence laisser deviner la masse sombre en train d'avancer.
Quoi qu'il en soit de notre phénomène, c'est une notion importante à connaître quand on souhaite appréhenser la réalité climatologique de nos tornades européennes : malgré sa violence extrême, une telle tornade survenant avant ou après une tempête peut paradoxalement passer inaperçue en tant que telle, les dégâts étant ensuite naturellement attribués à la tempête elle-même, ou cités sans lien direct avec un phénomène précis. Ainsi dans l'extrait du rapport cité en début de billet, la description des dégâts n'établit-elle aucun lien précis avec la tempête ou avec les orages préfrontaux mentionnés. Nous connaissons bien d'autres exemples de ces cas à la fois nocturnes et ainsi noyés parmi d'autres phénomènes. Soulignons aussi que l'hypothèse d'une tornade survenue plus tôt dans la journée n'invalide pas pour autant le fait, puisque les populations devaient déjà être à l'abri chez elles sous l'orage violent. Même encore maintenant, il arrive que des tornades diurnes ne soient identifiées que par les enquêtes des recenseurs.

En conclusion, malgré la paradoxale solidité des hypothèses qui a motivé ce billet, il convient bien sûr de rester vigilant sur ce cas comme sur bien d'autres. Ajoutons qu'extraire toute la substantifique moelle d'un cas initialement  obscur est une activité de recherche non seulement plaisante mais aussi productive. Il peut sembler vain de tergiverser sur des cas pour lesquels peu d'éléments sont à notre disposition mais il ne faut pas oublier que les cas ainsi soulevés pourront susciter témoignages et(ou) transmission de documents inédits et peut-être un jour trouver leur diagnostic définitif, grâce à la médiatisation de l'information rendue disponible. Et pour le moins, on sait qu'ils ne tomberont pas dans l'oubli.

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